En chemin, je repensai au poème de Miklós Zrínyi au sujet du siège de Szigetvár.

Dans ce texte, Dieu, courroucé par les mœurs dissolues et infidèles des Hongrois, envoie l’archange Michel aux enfers pour réveiller une Furie, Alecto. Dans l’enfer de Dante, Alecto vit avec ses sœurs au sommet de la tour enflammée du cinquième cercle. Là, l’ange demande à Alecto de visiter le sommeil de Soliman le Grand, afin de le pousser à mener la guerre aux portes de la Hongrie. Soliman goute à la colère insufflée par la furie, et s’exécute. Il assemble ses armées, convoque le sorcier Alderan, et marche sur le pays.

Mais au final, les Turcs sont défaits par les Hongrois, et la volonté de Dieu, bien entendu. Cette défaite marqua la fin de l’expansion Turc. Richelieu en dira même que ce fut la bataille qui sauva la civilisation.

Quand j’ai découvert que mon client était Turc, cette histoire m’est revenue, sans raison précise. Comme une association d’idées aléatoire.

« Lui, il ne pense pas. Il compte. » Ce fut la première pensée qui m’est venue lorsque je l’ai rencontré.

Nous ne sommes pas une fonction affine dont nous recherchons la limite à l’infini. Nous ne sommes pas non plus les opérateurs d’une équation complexe aux inconnues multiples aux consonances grecques. Mais certains refusent de voir le monde tel qu’il est, dans sa splendide continuité. Ils divisent, attribuent des étiquettes, ordonnent, décomptent, énumèrent, additionnent ou soustraient, et rien n’échappent à leur pensée cartésienne, si juste, et si fausse à la fois. Rien, sauf la vie.

Leurs horizons ainsi bornés les rendent aveugles, aussi bien aux moments de grâce qu’à la méchanceté la plus gratuite. Et, cela faisait mon affaire.

– « Excusez-moi, Madame, mais… je m’attendais à un homme.
– La colère ne connait pas de genre, Monsieur Kemal. Et en ce qui concerne notre affaire, cela ne change rien.
– Ce n’est pas ce qui était convenu. L’on m’avait parlé de…
– L’on parle beaucoup. L’on parle trop. L’on ferait mieux d’apprendre à se taire. Le silence ne souffre pas longtemps des bavardages inutiles. »

Un temps, l’homme parut en colère. Je pouvais presque voir les rouages de sa pensée tourner derrière son front âgé. Il ajustait son monde intérieur à la nouvelle réalité, et cela lui en coutait un peu.

– « Ma fille… Il y a trois ans, ma fille a été assassinée. Un soir de décembre, à Berlin…
– Et vous voudriez que je les retrouve.
– Non… La police se fiche de notre sort à nous les Turcs ! Ce ne sert à rien d’attendre quoi que ce soit d’eux… Non, je veux que vous leur fassiez subir le sort qu’ils lui ont réservé ! Je veux qu’à leurs tours, ils perdent tout ce qu’ils ont de plus cher au monde. Et après, je veux qu’ils meurent, lentement, comme ils ont laissé ma fille se vider de son sang, seule dans un couloir puant… »

Son Allemand était parfait, preuve de sa présence dans le pays depuis de nombreuses années. À aucun moment, son élocution n’avait trahi le moindre doute, la moindre hésitation. Ce qui était une bonne chose. Je ne travaille jamais pour des clients qui ne savent pas ce qu’ils veulent.

– « Monsieur Kemal, toute vengeance à un prix…
– Je me moque de ce que cela me coutera !
– Je ne parle pas spécifiquement d’argent, Monsieur Kemal. Mes honoraires sont ce qu’ils sont, certes. Mais il y a d’autres conséquences.
– Je ne vois pas de quoi vous voulez parler. »

Je pris une profonde inspiration, pour mieux marquer l’importance des mots à venir.

« – Monsieur Kemal, je vais retrouver les assassins de votre fille. Nul doute, cela me sera facile. Mais quand cela sera fait, et vous vengeance assouvie, qui vous protégera de moi en retour ? La vengeance appelle la vengeance, Monsieur Kemal. Êtes-vous sure de n’avoir plus rien à perdre ? »

L’homme conserva le silence, puis, lentement, avança son buste par-dessus la table qui nous séparait.

– « La seule chose qui comptait à mes yeux a été fauchée en plein vol. A perdre, je n’ai que ma vie. Et ma vie, depuis trois ans, c’est bien peu de choses. Je veux que l’on retrouve ses hommes, et qu’importent les conséquences… »

L’affaire fut conclue. En quittant la suite, l’homme m’interpella « Attendez, je n’ai pas votre nom. Comment dois-je vous appeler ? » Je me retournai vers lui, puis lui répondis « Alecto. Je m’appelle Alecto. »

En quittant la suite, je me rendis directement au sous-sol, sans passer par le lobby. L’implacable Alecto… En enfourchant ma moto, je me dis que c’était plutôt bien trouvé…

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