beau: adj m.

Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Month: May 2014

Europe(s)

En ce lundi 26 mai, une couverture nuageuse sombre, et lourde de promesses humides, recouvre la capitale. Si bien que le jour peine à transpercer cette couche profonde, et que règne une lumière crépusculaire. On est loin de l’image idéale d’un été qui devrait s’annoncer radieux, mais, pour une fois, la météo semble rendre hommage aux titres des journaux.

A l’heure où j’écris ces lignes, il est fort probable que, comme moi, vous vous sentiez déjà lassé des innombrables commentaires au sujet des résultats des élections européennes. Une avalanche de superlatifs, de conclusions hâtives, et de chiffres que l’on livre sans contexte aux affres d’un jugement spécieux et précaire. Comme il est fort probable également que vous ne faites pas partie de ceux qui ont glissé dans l’urne un bulletin frappé de l’oriflamme bleu marine. Mais de ce fait, je ne présume pas. Impossible donc d’ouvrir son journal, d’écouter la radio ou d’allumer sa télévision sans échapper à cette chronique qui pourtant fut annoncée de longue date.

Les commentaires sont comme les feuilles que le vent d’automne détache des arbres, et de la même manière que l’on ramasse ses feuilles à la pelle pour les mettre au feu, on attribue aux commentaires la même valeur. Ils n’apportent rien aux faits, et ne font bien souvent que les rendre encore plus abscons, illisibles, entachés de demi-idées, idées elle-même incorrectement formulées ou comprises. Et ce qui vaut pour les journaux vaut pour ce que je pense de ces résultats. Alors je m’abstiendrai, et rejoins en ce sens dans le silence ceux qui n’ont pas jugé utile de se présenter au bureau de vote.

Seul compte les mots qui réparent, les mots qui changent le tissu même de la réalité. Et ces mots-là ne sont pas légion.

À bien des égards, je suis un pur produit de cette mondialisation, qui semble aujourd’hui poser tant de problèmes. Je suis né à Casablanca, j’ai étudié en France, vécu en Angleterre et en Chine, et aujourd’hui travaille pour une entreprise Américaine sur un produit dont une majorité de clients sont Asiatiques. De la mondialisation, j’en connais tous les rouages, ce qu’elle apporte, comme ce qu’elle coute. Aux premières loges, je vois les flux de capitaux, de biens, de personnes et d’idées, comment elles interfèrent les unes avec les autres, comment elles fécondent les terres arides, ou comment elles assèchent les ressources d’ici pour accroitre les richesses de là-bas.

Ne vous y trompez pas. Ceux qui en bénéficient ne sont probablement pas ceux que vous pensez.

Ma conviction profonde, c’est qu’il n’y a que deux échelles absolues pour comprendre le monde : l’individu d’une part, l’humanité de l’autre. Tout ce qui se situe entre ces deux extrêmes, de la famille à aux empires, en passant par la nation, relèvent d’une construction (et il y a une histoire de ces contractions). Ces constructions n’ont rien de définitives ou d’absolues : en fonction des lieux, des circonstances, et des cultures sur lesquelles elles s’appuient, elles vont varier de formes, de coutumes, et d’institutions.

Il n’y a donc que deux mouvements qui me semblent enrichir le monde. D’une part, ceux qui garantissent au plus grand nombre un accès croissant à la sécurité, à l’éducation, à la santé, et à l’épanouissement. De l’autre, ceux qui nous rapprochent tant bien que mal d’une prise de conscience globale de l’humanité, du fait que le destin des habitants de Sao Paulo a un impact concret sur la vie à Shanghai, et que nous ne partageons qu’une seule et même ressource, la terre.

Mais contrairement à une idée reçue, le progrès n’est ni inéluctable ni nécessaire. Chemin faisant, nous pourrions bien tourner le dos à ce qui jusqu’à présent s’est révélé globalement positif. Peut-être bien sommes-nous à une de ces périodes charnières ? Je veux croire que non, que je me trompe. Pour l’heure, la foi l’emporte. Mais pour encore combien de temps ?

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Stylite

La nuit, je me remémore le crépuscule, et m’enivre de sa beauté. Car c’est au moment même de s’abimer dans l’océan que la lumière du soleil est la plus chaleureuse, une lumière au parfum d’orange, douce et tendre, qui efface de sa laideur tout ce qu’elle touche. Elle imprègne ma rétine comme le buvard boit l’encre, pour que la nuit venue, son souvenir me soutienne.

Puis l’océan engloutit le soleil, et seul en subsiste l’écume que les vagues déposent sur le rivage. Le crépuscule tombe, et en moi survit la mémoire de sa chute. C’est long, une nuit à assassiner.

Au bout du cap, l’ancien phare se dresse seul, isolé, visible à des kilomètres à la ronde, comme la marque qui désigne la ligne qui sépare notre territoire de celui des abimes. De la fenêtre de ma pension, j’observe sa colonne verticale, et imagine qu’à son sommet attend le fantôme de Saint Siméon. À la gauche de ma fenêtre, une règle apposée à la façade mesure la dernière invasion des eaux, comme un avertissement. Ma chambre se trouve au second étage. La réglette monte jusqu’au troisième. L’océan donne et reprend, fait fi de nos frontières, et jamais ne demande rien.

De toute façon, qu’a-t-elle à me prendre ? Mes maigres possessions tiennent dans un seul bagage, bagage encore plus âgé que moi, puisque je le tiens de mon père. L’eau lourde et froide m’effraie moins que la densité obscure de la nuit.

Depuis peu, je ne dors plus. Je lis ce qui me tombe sous la main, quelques journaux abandonnés que j’aie ramassés la veille, ou de vieux romans usagers empruntés à la bibliothèque municipale. Un temps, cela me distrait de moi-même, et du caractère étriqué de ma petite chambre. Mais ni la marche du monde, ni le fil des intrigues ne réussissent jamais à m’assommer. La nuit, le temps s’écoule lentement, et je pourrai jurer qu’il s’y amasse le double d’heures que le jour.

Les soirs où je n’ai rien à lire, ou lorsque le besoin de sortir se fait pressant, je vais écouter le murmure de l’océan le long de la jetée. Je dine au coin d’une terrasse d’un des restaurants du port, puis rejoins la plage sans presser le pas. En chemin, je croise ceux qui rentrent gorgés de soleil, tandis que m’accompagne ceux qui vont passer la nuit à chanter et à boire autour d’un feu de camps. Des groupes joyeux, des familles en vacances, quelques couples amoureux. Je marche parmi eux, mais je sais que je n’appartiens pas à ce peuple. Le souffle qui les anime n’est pas le mien.

Quand, tard dans la nuit je rentre à travers les ruelles, parfois je croise quelqu’un qui me ressemble. Nous sommes de ceux qui échouent sur les rivages de la nuit, couverts d’une écume grise et obscure. Nous nous reconnaissons, et parfois, d’un signe de tête signifions notre appartenance mutuelle au même sort. Puis nous passons notre chemin. Nous sommes faits de silence, alors nous n’avons rien à nous dire.

À la pension parfois, certains s’interrogent. L’on ne m’y connait ni d’amitiés ni de professions. Si bien que ma logeuse m’a demandé une fois si je n’étais pas par trop taciturne. Mais dans le fond, cela ne gêne personne. Qui se plaindrait d’un voisin discret, et d’un client qui paie rubis sur l’ongle ?

Alors la nuit, je me remémore l’aurore, et m’enivre de son imminence. J’attends l’aube comme d’autre une délivrance. Car le jour venu, personne ne me demandera de comptes. Personne ne viendra frapper à ma porte, avec en main la plainte de ce que je fus autrefois. C’est la nuit que l’on viendra me demander des comptes. La nuit me rend à moi-même, et à l’homme coupable que je suis. À l’ombre du poids qui m’écrase la poitrine, chaque nuit, j’attends que l’on vienne me retrouver…

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La liste…

Il m’arrive de venir à bout de la longue liste de choses que j’avais à faire. En main, je tiens une pleine page de taches désormais rageusement barrées d’un trait indélébile. Mais, à la place du sentiment d’accomplissement qui devrait enfler et m’emplir de sérénité, c’est le vertige du vide qui soudain s’ouvre sous mes pieds. Ne plus rien avoir à faire, ce n’est pas être libre. C’est, se rendre à soi-même, c’est devenir inutile. Et cette angoisse qui m’étreint fiévreusement me pousse à tourner la page, et à rajouter à la longue liste d’autres choses à faire.

Rien, jamais, ne touche à sa fin. Pas même l’humain, qui lui, ne fait que s’interrompre, le temps d’un sommeil sans rêve, ou à la faveur de sa mort. Ce qui revient au même. Mais les morts ne parlent pas. Et je leur en ai longtemps voulu de ce silence qui succède aux legs qu’ils nous cèdent. En héritage, une œuvre à poursuivre. Et pour seul guide, un regard vitreux, froid et muet.

« Un dessert, un café Monsieur ? » D’un signe de tête, le serveur discret débarrasse les restes du diner. Je décale la carafe d’eau et le fond de mon verre de vin rouge, comme pour mieux étaler mon agenda sur la table désormais vierge. Les soirs de semaine, je venais seul dans ce petit restaurant français, si bien qu’au bout de la troisième fois, on y connaissait mes habitudes et ma table préférée. J’y appréciais le calme, ainsi que l’acoustique particulière qu’offraient les murs tapissés. Ils absorbaient les chocs des couverts comme les éclats de voix, si bien que personne n’avait jamais besoin de hausser le ton pour se faire entendre. On y dinait dans un silence propice aux confidences, un silence entretenu par un air de piano à peine audible.

Je me plonge dans mon agenda à la recherche de choses à faire et qui m’aurait échappé. Il me faut toujours un moment afin de décrypter mon écriture. Elle n’a rien de gracile ou de docile, les déliés y heurtent la vue. Mon écriture semblait vouloir retenir le sens des mots, les rendre inaccessibles, et ainsi échapper à toute règle. Il ne s’agit pas non plus d’une écriture de médecin, une prétention au savoir abscons hérité d’une culture obsolète du corporatisme. Non, c’était plutôt comme si elle se dressait entre moi et la mémoire que je lui ai confiée. C’est en me souvenant de mon geste au moment où j’ai écrit que je me remémore le contenu du message. Je ne lis pas, je me souviens.

Là, voilà. Dans deux jours, j’ai rendez-vous chez mon avocat pour mettre en ordre ma succession. Je dois retrouver l’audit qui a été réalisé le mois dernier, et le compléter avec le produit des dernières opérations boursières. Demain, j’appellerai la comptable. Mais je n’avais pas commencé à réfléchir à la répartition des biens. Cette tache me rebutait.

Étais ce l’idée de passer la main, ou celle de rejoindre la cohorte des silencieux, qui m’effrayait ? La crainte des conflits familiaux que cela pourrait engendrer ? Le mot testament me semblait traitre. De quoi donc aurai-je à témoigner ? Ce qui aujourd’hui me semble digne d’être dit aurait dû l’être il y a des années de cela. Celui qui a conservé le silence une fois consent à se taire à jamais.

Mais en répartissant ce que j’ai pu accumuler au fil du temps, comment ne pas semer les germes des discordes futures ? Je ne veux pas que sur mon corps en putréfaction l’on mène de vaines batailles.

Une légère vibration interrompit le train de mes pensées. Une alerte AFP au sujet du rachat d’un concurrent par une entreprise chinoise. Je savais l’affaire sur le point d’être conclue, mais j’avais espéré qu’elle le serait après la tenue de notre conseil d’administration. Cela aussi devra être préparé.

Sur une feuille volante, je pris note de tout cela, l’avocat, le testament, le conseil, et d’autres choses encore. Je pliai la feuille en deux, et l’intercala dans mon agenda avant de remettre ce dernier dans un vieux cartable en cuir. Il me restait encore tant à faire. En aurai-je le temps ?

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Soledad

Le premier pas. Le plus facile pour certains, et le plus dur pour les autres. Une fois que l’équilibre est rompu, que le corps projeté en avant produit son inertie, il est déjà trop tard pour renoncer. Le recul n’est pas une option. Les corps s’articulent et s’échinent à imprimer à la tête un port altier, cette sorte de mouvement immobile, comme si le centre du monde se tenait précisément à l’intersection du regard. Et il en va de la marche comme de chacun de nos gestes. L’énergie requise pour se tenir immobile parfois surpasse la relative facilitée à se maintenir en mouvement.

Le tango est une marche qui s’effectue à deux. Depuis mon arrivée à Buenos Aires, je fréquentais assidument les milongas, aussi souvent que mon emploi du temps me le permettait. Là-bas, j’y avais appris la valeur d’un regard féminin, la discrète invitation du cabeceo, les couples qui se composent au grès des morceaux. Le tango est une libre association, une rencontre qui n’est jamais une domination, une communion. C’est là que Soledad est entrée dans ma vie.

On ne pouvait pas dire d’elle qu’elle était particulièrement belle. À un regard inattentif, elle paraissait anodine, parfaitement en phase avec son environnement, et en cela parfaitement transparente. Mais dès qu’elle imprimait son corps en mouvement dans l’espace, quelque chose de l’ordre de la grâce se produisait. Une révélation. Elle possédait cette beauté seconde qui ne me se mesure que dérivé dans le temps.

Je l’observai danser, et soudain révéler au monde tout ce qui en elle se cache dans le silence immobile. Je ne me lassais pas de la voir virevolter, libéré des chaines qui la retiennent le jour. L’essence des femmes est de danser, et ce faisant, de prendre possession de l’espace qui leur revient de droit.

À l’inverse d’une Albertine, je n’aurai pas souffert de la voir endormie, immobile, rendue au poids des corps et des chairs. Son pantin désarticulé privé de sa gestuelle m’aurait été un insupportable spectacle. Le sommeil lui aurait dérobé sa beauté, et, vidé de sa substance, mon amour à son tour, aurait succombé.

Alors, jamais je n’ai cherché à m’approcher d’elle plus que de nécessaire. La voir vivre, comme l’on se promène le long des berges pour voir l’eau couler, me suffisait amplement.

Mais dans un monde de gratification immédiate, elle n’avait pas de chance. Autrefois, me disais-je, elle aurait été reine. Si bien qu’à chacune de nos rencontres, je la voyais se morfondre un peu plus, son sourire s’éteindre d’attendre celui qui saurait l’aimer à sa juste valeur. Elle ne prétendait pourtant ni à la passion ni au grand amour, mais de nos jours, même cet amour ordinaire, qui me semblait si commun, s’avérait fuyant.

C’est alors qu’une affaire m’appela à Viedma. À contrecœur, je quittai les faubourgs de la capitale, puis, longeant les côtes, je me laissai aller à cette langueur argentine. À mon arrivée, un télégraphe m’attendait. Un ami commun m’informait que les parents de Soledad venaient de la faire interner suite à une tentative de suicide.

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La danse…

Le temps glisse entre mes doigts, et m’échappe des mains. Dans sa chute, il entraine la succession des jours, sans que jamais rien ne vienne entraver son mouvement. Un clin d’œil un soir d’hiver et voilà déjà que juin frappe à la porte. Toute tentative de retenir le temps est vouée à l’échec. Et pourtant ce désir me possède, comme une obsession lancinante, une petite musique dont le refrain a colonisé mon oreille.

Le temps me manque, comme il nous manque à tous.

Quiconque entame un projet, quel qu’il soit, doit savoir qu’il existe quelques règles immuables et universelles. Par exemple, que tout prend toujours plus de temps que prévu. Que seule une approche laborieuse, continue, et humble, vient à bout d’une montagne. Que les grandes victoires sont les fruits d’une multitude de petites défaites. Que nous ne sommes pas la somme de nos projets. Que l’humain est faillible, et que ce nous produisons est à notre image, tout aussi défaillante. Que la vie se moque de nos objectifs dérisoires, non pas qu’elle se dresse sur notre chemin, mais plutôt qu’elle y est indifférente.

Ce qui compose l’essence du monde précède notre existence, et continuera d’être quand nous ne serons même plus la mémoire d’un souvenir vivant.

Je me souviens avoir appris qu’il fut un temps ou le temps lui-même ne se mesurait pas. Nous comptions les saisons, les cycles lunaires, les jours. Puis nous avons appris à lire la pousse dans nos champs, puis l’ombre portée du soleil. Nous avons créé des cierges de cire pour décompter une unité de temps. Nous avons amadoué le temps pour mieux le diviser presque à l’infini, au-delà de ce qui peut être humainement compris et appréhendé.

Nous pensions dompter le temps. Et le temps, en retour, a fait de nous ses esclaves.

Et dans ce souci d’une optimisation qui jamais n’atteint sa limite, comme si cela ne suffisait pas, nous essayons aujourd’hui de vivre plusieurs vies dans une seule. Les injonctions à la performance sont quotidiennes, insidieuses et disséminées. Voilà qu’il faut mener carrière et fonder une famille, soigner son physique et être cultivé, se lever tôt pour acquérir le monde et se coucher tard pour en profiter, s’épanouir professionnellement et savoir faire l’amour, avoir une foule d’amis que l’on ne connait pas, faire un mariage heureux et un divorce serein, être et avoir, savoir et savoir-faire. Et le tout, en cadence, au rythme d’une danse latine endiablée qui jamais ne cède au silence.

J’aime danser. Mais les pas cadencés de ce métronome invisible ne me conviennent pas. Je suis d’un autre temps, et sur ce monde, tout en y prenant part, je porte un regard nonchalant. Et ce regard, à son tour, fonde ce qui charpente mes écrits. Écrits dont l’écriture demande précisément au temps cette qualité contigüe, profonde et dense, qu’il n’a plus de nos jours.

Écrire est un acte de résistance, lire est une subversion.

L’écriture, c’est ce que je glisse dans les interstices d’une vie déjà trop dense. Ce n’est ni un besoin, ni un engagement, mais plutôt un plaisir et un jeu. Pour certains critiques et historiens, James Joyce a sacrifié sa fille Lucia au profit de l’écriture de Finnegans Wake. Mais pour ma part, je pense que le jeu n’en vaut pas la chandelle. L’écrit ne change pas le monde, il est le monde. Vivre prend le pas sur écrire.

Parfois, je m’en désole. Puis mon plus jeune fils décide de se lancer à l’escalade de sa montagne de père pour jouer à qui sera le plus fort. Je le laisse gagner, et alors qu’il ne sait pas encore parler, son rire éclate et propage les sourires dans toute la maison. Dehors, le monde continue de tourner, avec ou sans ma participation. L’écriture, elle, peut attendre.

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Alecto

En chemin, je repensai au poème de Miklós Zrínyi au sujet du siège de Szigetvár.

Dans ce texte, Dieu, courroucé par les mœurs dissolues et infidèles des Hongrois, envoie l’archange Michel aux enfers pour réveiller une Furie, Alecto. Dans l’enfer de Dante, Alecto vit avec ses sœurs au sommet de la tour enflammée du cinquième cercle. Là, l’ange demande à Alecto de visiter le sommeil de Soliman le Grand, afin de le pousser à mener la guerre aux portes de la Hongrie. Soliman goute à la colère insufflée par la furie, et s’exécute. Il assemble ses armées, convoque le sorcier Alderan, et marche sur le pays.

Mais au final, les Turcs sont défaits par les Hongrois, et la volonté de Dieu, bien entendu. Cette défaite marqua la fin de l’expansion Turc. Richelieu en dira même que ce fut la bataille qui sauva la civilisation.

Quand j’ai découvert que mon client était Turc, cette histoire m’est revenue, sans raison précise. Comme une association d’idées aléatoire.

« Lui, il ne pense pas. Il compte. » Ce fut la première pensée qui m’est venue lorsque je l’ai rencontré.

Nous ne sommes pas une fonction affine dont nous recherchons la limite à l’infini. Nous ne sommes pas non plus les opérateurs d’une équation complexe aux inconnues multiples aux consonances grecques. Mais certains refusent de voir le monde tel qu’il est, dans sa splendide continuité. Ils divisent, attribuent des étiquettes, ordonnent, décomptent, énumèrent, additionnent ou soustraient, et rien n’échappent à leur pensée cartésienne, si juste, et si fausse à la fois. Rien, sauf la vie.

Leurs horizons ainsi bornés les rendent aveugles, aussi bien aux moments de grâce qu’à la méchanceté la plus gratuite. Et, cela faisait mon affaire.

– « Excusez-moi, Madame, mais… je m’attendais à un homme.
– La colère ne connait pas de genre, Monsieur Kemal. Et en ce qui concerne notre affaire, cela ne change rien.
– Ce n’est pas ce qui était convenu. L’on m’avait parlé de…
– L’on parle beaucoup. L’on parle trop. L’on ferait mieux d’apprendre à se taire. Le silence ne souffre pas longtemps des bavardages inutiles. »

Un temps, l’homme parut en colère. Je pouvais presque voir les rouages de sa pensée tourner derrière son front âgé. Il ajustait son monde intérieur à la nouvelle réalité, et cela lui en coutait un peu.

– « Ma fille… Il y a trois ans, ma fille a été assassinée. Un soir de décembre, à Berlin…
– Et vous voudriez que je les retrouve.
– Non… La police se fiche de notre sort à nous les Turcs ! Ce ne sert à rien d’attendre quoi que ce soit d’eux… Non, je veux que vous leur fassiez subir le sort qu’ils lui ont réservé ! Je veux qu’à leurs tours, ils perdent tout ce qu’ils ont de plus cher au monde. Et après, je veux qu’ils meurent, lentement, comme ils ont laissé ma fille se vider de son sang, seule dans un couloir puant… »

Son Allemand était parfait, preuve de sa présence dans le pays depuis de nombreuses années. À aucun moment, son élocution n’avait trahi le moindre doute, la moindre hésitation. Ce qui était une bonne chose. Je ne travaille jamais pour des clients qui ne savent pas ce qu’ils veulent.

– « Monsieur Kemal, toute vengeance à un prix…
– Je me moque de ce que cela me coutera !
– Je ne parle pas spécifiquement d’argent, Monsieur Kemal. Mes honoraires sont ce qu’ils sont, certes. Mais il y a d’autres conséquences.
– Je ne vois pas de quoi vous voulez parler. »

Je pris une profonde inspiration, pour mieux marquer l’importance des mots à venir.

« – Monsieur Kemal, je vais retrouver les assassins de votre fille. Nul doute, cela me sera facile. Mais quand cela sera fait, et vous vengeance assouvie, qui vous protégera de moi en retour ? La vengeance appelle la vengeance, Monsieur Kemal. Êtes-vous sure de n’avoir plus rien à perdre ? »

L’homme conserva le silence, puis, lentement, avança son buste par-dessus la table qui nous séparait.

– « La seule chose qui comptait à mes yeux a été fauchée en plein vol. A perdre, je n’ai que ma vie. Et ma vie, depuis trois ans, c’est bien peu de choses. Je veux que l’on retrouve ses hommes, et qu’importent les conséquences… »

L’affaire fut conclue. En quittant la suite, l’homme m’interpella « Attendez, je n’ai pas votre nom. Comment dois-je vous appeler ? » Je me retournai vers lui, puis lui répondis « Alecto. Je m’appelle Alecto. »

En quittant la suite, je me rendis directement au sous-sol, sans passer par le lobby. L’implacable Alecto… En enfourchant ma moto, je me dis que c’était plutôt bien trouvé…

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