J’observai la concrétion des choses, comment elles s’ajoutent les unes aux autres, par sédimentation, se complètent, et crée de nouvelles formes complexes, sans non plus ne rien céder au hasard. La ville s’étalait à mes pieds. Vue de haut, elle ressemblait à une peau burinée, un parchemin. Et je pouvais presque la lire cette ville, en discerner le schéma, comprendre comment elle s’était concrétisée, étape par étape, comment elle avait dévoré la vallée, puis comment elle montait aujourd’hui à l’assaut du ciel.

Mais je ne parvenais pas à en saisir le message. Les hiéroglyphes dessinés par les longues avenues sinueuses conservaient le silence. Je demeurai étranger au Plan de toute chose. Je laisser mon regard errer sans but, comme un jeune enfant encore analphabète ignore le texte pour rechercher les images et les couleurs.

J’ai allumé une cigarette. La première bouffée, acre et chaude, s’est répandue en moi comme une flaque d’eau sur le bitume.

Plusieurs langues bitumeuses et parallèles m’interpelaient. Artificielles, radicalement humaines, elles déterminaient la cité. De part et d’autre de chacune partaient de nombreuses radicelles, petites rues et longues ruelles, comme autant de racines profondes, ancrées dans le terreau urbain. Au loin, le tout était encadré par un immense ouroboros autoroutier, comme l’écrin enchâsse le diamant.

Le long de ces artères, je pouvais d’un seul regard observer des milliers de vies parallèles poursuivant leurs chemins. Un flot ininterrompu de véhicules se pressait à chaque intersection. Je ne discernais rien des piétons, et il me semblait pourtant qu’à tel endroit la foule était en colère, et qu’à tel autre elle refluait de va-et-vient serein.

Du plat de la main gauche, je retirai un brin de tabac collé aux lèvres, puis roula une autre cigarette.

Un temps, j’ai senti ma conscience glisser vers un état second, oublieux de lui-même. Je me suis laissé faire. Captivé par le spectacle sans cesse renouvelé, la pensée en moi s’est tue. Ce n’était pas tout à fait le silence. Un vague brouhaha, parfois traversé par le son d’une sirène hurlante, montait de la ville vers le haut de la colline. Mais c’était un silence plein, de ceux qui remplissent l’espace, et ce faisant, intimait le silence en soi.

Voici un espace, et cet espace est le nôtre. Les villes, laborieuses, sont conçues à notre image. Puis, à leur tour, elles nous conçoivent. Et rien de tout cela n’est apparent, tout se produit à un niveau anagogique. Il était impossible de ne pas céder au caractère dérisoire de ce constat. Et pourtant, j’observais la ville vivre comme si je n’y pas part également. La ville et celui qui l’observe sont intimement liés.

J’ai attendu le crépuscule. Le soleil voyageant transformait continuellement l’aspect des façades, les reflets le long des grattes ciels, les nuances de teintes de toutes les couleurs. À la nuit tombée, la ville s’est allumée de toute part, et soudain, elle est devenue autre, différente, comme enrichie de tous les possibles.

Je voulus encore une dernière bouffée. Mais il ne me restait plus de tabac. Il était temps de redescendre se mêler à la foule. Lentement, je redressais mon buste puis me mit debout. J’observai encore la ville quelques minutes, le temps de retrouver dans mes jambes toutes mes sensations. Puis, soudainement, je tournai le dos à la ville et me remit en marche.

Finalement, elle n’était pas venue. Mais elle était là, quelque part, en bas, dans une des rues de la cité.

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