Une heure avant l’aube, au plus profond des ténèbres, lorsque la nuit semble avoir touché le fond du précipice, vient le moment d’interrompre le rêve des hommes-machines. L’illusion suspend son charme. Les corps se tendent, les cœurs se réchauffent. La mécanique, crachotant, se remet en marche. Les hommes-machines ne se réveillent pourtant pas. Quelque chose en eux anticipe l’éveil proche, mais les âmes veulent qu’on les laisse prolonger l’absurde. D’autres machines, des horloges-sursauts, des montres-clairons, des téléphones-colonel se chargeront d’arracher la réalité au sommeil.

La nuit, je veille. Sur l’horizon du monde, le quadrillage géométrique de la cité, le sommeil des hommes-machines, les confins infinis de ma petite chambre. Je veille comme d’autres dansent. Je laisse l’obscurité se faire en moi, éteindre une à une chacune des ampoules de ma raison, pour enfin faire table rase du jour. Je veille comme on sombre en mer. À la surface de l’eau se réfracte la lumière du ciel, que la chute vers les abysses pousse à l’horizon. Peu à peu, le silence, et le froid, se font en nous.

Depuis des temps immémoriaux, l’aube marque toujours le début des hostilités. J’entends le murmure croissant des hommes-machines qui soudain s’agitent dans la lumière encore mêlé de nuit. Le remugle grouillant des artères gonfle les chairs et les avenues d’un même écoulement poussif. Les hommes-machines endossent les rôles qui leur sont attribués, et prennent leurs postes. Libres, absolument, ils font le choix de s’attacher chaque jour à la même condition, et il y a de la beauté dans cette prison. Je les observe faire, et je sais qu’observer c’est donner corps, que ce qui ne s’observe pas n’a nulle consistance.

Le monde est un précipité du regard. Qu’on cesse de le regarder, et il n’existe plus.

Je veille, et d’autres, invisibles, veillent sur moi. Partout où je vais, que je coure ou que je déambule, il est vain d’essayer de se soustraire à la vue. Je m’éparpille en un millier de fragments de moi-même, un pour chaque passant qui me croise, et qu’il emporte avec lui. Il est vain de vouloir savoir tout ce que nous sommes pour tous ceux qui nous rencontrent. Il est impossible de connaitre toutes les causes qui nous ont fabriqués, il est impossible de recenser toutes les conséquences dont nous avons été la cause. Je suis un homme-machine, je fonctionne sans jamais savoir si je suis utile, j’opère sans jamais pouvoir accomplir la somme.

L’aube cède au jour ce que le jour rend au crépuscule. La nuit est une dette. En ôtant la lumière, elle avorte toutes les fonctions qui le jour nous possèdent. La lumière nous met en mouvement, les ténèbres nous somment de nous faire face. La nuit nous rend à nous même. La nuit est un miroir terrible. La nuit ne ment pas. La nuit est une promesse.

Alors, dans le vacarme assourdissant du cliquetis de nos mécaniques, nous l’attendons tous, cette nuit, la nuit prochaine, celle qui vient. Nous l’attendons sans ni ne le savoir ni nous en rendre compte. Cette attente nous accompagne tout au long de la traversée du jour.

Je quitte les confins infinis de ma petite chambre, descend la spirale de l’escalier intérieur, en observe un moment la forme vertigineuse, ce cercle qui jamais ne se rejoint, puis, lassé, passe le pas de la porte, et me glisse dans le flux urbain.

Ce soir, je veillerai le monde. Et le monde veillera sur moi.

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