Une fine pellicule d’huile s’était déposée sur mes doigts. Malgré le savon, puis le liquide vaisselle, je n’arrivai pas à me défaire de cette sensation étrange. Les ustensiles au toucher étaient plus lisses et plus distants, et c’était comme si mes doigts soudain m’étaient devenus étrangers.

Je n’aime pas faire la cuisine. Mais je n’avais pas le choix.
Je n’aime pas ne pas avoir le choix.

À bien y penser, elle avait peut-être bien raison, ma mère. Je n’aime pas grand-chose. Peut-être bien que je n’aimerai jamais rien. Et puis, de toute façon, je m’en foutais un peu.

L’huile premier prix avait chauffé trop vite, et avait commencé à brunir. Je n’étais vraiment pas doué. Faire vite, cuire vite, manger vite, et abandonner la vaisselle sale dans l’évier métallique. De la petite plaque électrique à la petite table en formica, et de la table à l’évier, j’avais dû parcourir à peine trois pas.

Il fallait bien qu’il ait un avantage à vivre seul dans une vieille chambre de bonne mansardée.

Le soleil brille sur nos lâchetés. Presque systématiquement, l’orgueil se fonde sur un défaut de confiance en soi. Pour faire mentir le miroir, on ajoute des épaulettes aux vestons, quelques centimètres de plus aux talons, et on prend cet air compassé de celui qui sait, mais ne dit rien. L’orgueil est une posture que seuls les riches peuvent arborer.

Moi, de l’orgueil, je n’en avais aucune utilité. Je ne voyais aucune raison de me gonfler comme un ballon de baudruche qui voudrait rejoindre la stratosphère. Mon monde se trouve au ras du sol, les pieds bien campés sur terre. Dans ce monde-là, l’orgueil, c’est le marbre dont on sculpte les tombes.

À l’usine, le long de la chaine, je passais le temps à ramasser le verre pilé. Parfois, quand une mécanique s’enrayait, les bouteilles de verres venaient à s’empiler par centaines dans un fracas ahurissant. On s’y mettait à deux. Il fallait faire vide, maintenir la cadence.

Mais le pire, c’était aux fourneaux. L’air y était à peine respirable. L’été, on y suait par sceau, et nos pieds puaient dans nos chaussures de sécurité. Là, au début de la chaine, le verre coulait dans les moules et sortaient formés, encore rougeoyante et enflammé, à peine solidifié. Quand l’une tombait au sol, elle prenait une forme étrange, ou s’agglomérait au verre déjà déposé dans les gouttières.

C’était un travail ingrat. Sans considération aucune. Le verre coupait même à travers les gants, et la poussière venait s’accumuler dans nos poumons. Le vacarme y était tel que l’on ne pouvait pas aligner deux pensées cohérentes successives. Et se lever à 4h tous les jours finissait de nous abrutir.

Mais je l’aimais bien, ce boulot. Car il était comme moi, ingrat et incomplet.

Comme je travaillais au 3×8, j’avais aussi pas mal de temps libre. Alors j’allais à la bibliothèque municipale, prenais un roman, deux magazines et le journal local, puis passait ma journée dans la salle de travail.

Là, dans le silence religieux, sous le regard indifférent des bibliothécaires, je laissais passer le temps, une page à la fois. Du moment que je pouvais ne pas penser à moi…

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