– « Efface le souvenir de l’offense. Seul l’oubli procure le pardon. 
– Voilà qui t’es facile à dire, toi à qui rien ne manque, et à qui tout est dû. Quelle offense pourrais-tu bien subir, alors que sur toi le désir coule comme l’eau sur la plume des oiseaux ? Tu ne connais pas la colère, car tu ne saurais en éprouver la vive morsure ni sentir son froid venin parcourir tes veines. Tu n’es pas humaine. Tes conseils n’ont pas de valeurs.
– Humaine ? Depuis quand l’es-tu toi-même ? Voilà ce qui advient quand l’on passe trop de temps parmi les hommes à vivre de leurs passions et à partager leurs peines. Humain, tu ne l’es point ni ne l’as jamais été. Et tu ne le seras jamais. »

Le bouquiniste leva son regard vers moi, puis referma le vieil ouvrage d’un geste assuré, mais protecteur. « Alors, qu’en dis-tu ? » Un moment, indécis, je récitais en moi le passage. « Écoute, je ne sais pas trop. » répondis-je. Puis j’ajoutais « Je n’ai jamais entendu parler de ce récit auparavant. Il me semble trop… moderne. »

C’était une petite boutique, Rue Jacob, à deux pas de l’ancienne résidence de Pierre-Jules Hetzel. Nous étions installés au centre, un antique bureau nous séparant, bureau sur lequel était déposé sur le côté gauche un non moins antique ordinateur. Partout ailleurs, des livres, des livres, et encore des livres, si bien que nous nous trouvions comme sur un ilot perdu au beau milieu de la mer.

Alexandre, malgré son âge, avait une belle voix, ce qui ne gâchait rien. Et jamais il ne cédait un roman sans avoir pris la peine d’en lire un passage. C’était un rituel, et je trouvais cela charmant.

« C’est fort probablement un faux. » avoua-t-il. « Mais l’intrigue ne manque pas d’intérêt. C’est commun, les hommes qui veulent devenir des dieux. Un dieu qui veut se faire humain, ça, ce n’est pas courant… » Je m’apprêtais à objecter que ces inversions ne sont pas uniques quand il ajouta « Et puis, ces deux-là n’appartiennent pas aux cosmogonies grecque, celte ou indienne. À aucun moment, l’on ne sait. Mais je pense pour ma part qu’il s’agit d’Enkidu et Shamash… »

Le vieux singe avait plus d’un tour dans son sac. Et il me connaissait bien, moi et mes marottes. « Enkidu n’a jamais été un dieu, et il en est mort, puni. » répondis-je. « Je doute d’apprendre quoi que ce soit d’utile dans ce nouveau récit apocryphe… »

« Et si la mort d’Enkidu n’en avait pas été une ? Et si Gilgamesh était finalement parvenu à ses fins ? C’est en tout cas la théorie qui me semble émise dans ce recueil anglais. Il est annoté presque à chaque page, mais avec ma vue… Je comprends ceci dit, qu’à cela ne tienne, je le vendrai bien à un autre client… »

En sortant de sa boutique, le petit récit en poche, je me demandais pour quelles raisons un Dieu aurait-il bien pu vouloir devenir humain. Cette idée, je n’arrivai pas à la circonscrire. Elle me semblait si absurde. Mais peut-être pas plus absurde que de penser aux dieux en prenant le métro parisien une après-midi de novembre.

En m’installant sur le vieux strapontin de la rame usagée, je me demandais combien de dieux prenaient précisément cette même rame et au même moment. Peut-être que ce livre aura la réponse…

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