beau: adj m.

Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Date: 20 April 2014

La négociation

« Vous en voulez-une ? » Je déclinai l’invitation de la main droite. « Sage décision… » Sans réfléchir, je répondais « Dans ce cas, pourquoi fumez-vous ? » L’homme, longiligne, portait un costume 3 pièces sobre, dans des tons sombres, et un gilet simple, mais bien ajusté. Il alluma sa cigarette, inspira la première bouffée, puis me répondit « Je préfère mourir d’avoir trop vécu que vivre dans la peur de mourir. »

Il faisait remarquablement bon dans la véranda. Dehors, on ne distinguait plus rien du vaste domaine qui s’étendait sur plusieurs hectares. La nuit était sans lune, noire, et un épais couvercle nuageux cachait les étoiles. L’aube bientôt allait poindre, mais on aurait pu penser que le jour avait été ajourné, et qu’il ne viendrait pas. À travers la porte entrouverte, on entendait les éclats de voix des convives. Les débats étaient animés, et chacun exposait sa théorie.

– « Je m’appelle Sylvain, et vous avez quelque chose qui m’intéresse. » Reprit l’homme. « Vous êtes en possession de l’unique exemplaire original du testament, n’est-ce pas ? »
– « Qu’est-ce qui vous amène à penser cela ? » Répondis-je, méfiante. 
– « Disons que je suis bien informé. Et qu’il faut bien que l’on s’entraide. Avant qu’un autre drame ne se produise. »

Un léger frisson remonta le long de ma colonne vertébrale, et ni le léger courant d’air ni ma robe plus dénudée que je ne l’aurai souhaité ne suffisaient à expliquer cette réaction. La robe, c’était Chloé qui l’avait choisie. J’aurai dû encore une fois mieux me méfier.

– « Combien même aurai-je le document en question, pourquoi diable irais-je vous aider ? Qu’est-ce qui me dit que ce n’est pas vous, l’assassin ? » 
– « D’une part, il n’y a pas un assassin. Il y a des assassins. Ils sont plusieurs. De l’autre, je ne peux évidemment pas prouver que je n’en suis pas un de ceux-là. » L’homme observa à nouveau un silence. J’en profitai pour détailler son visage fin, équilibré et symétrique. Dans la pénombre, je n’arrivai pas à déterminer la couleur de ses yeux, mais ils étaient brillants, presque espiègles. « Par contre » ajouta-t-il « je connais l’identité de l’homme que vous recherchez parmi les invités ! »

L’odeur de cigarette ne m’indisposait pas. Au contraire, elle semblait comme ajouter au mystère, et s’épaissir de la nuit. À mon tour, je ménageai mes effets, et garda le silence plus longtemps que de nécessaire. Quelque part, au fond de mon moi, j’étais surprise d’être prise à ce jeu.

– « Qui me prouve que vous avez la bonne personne ? »
– « Rien non plus, d’autant plus que je ne sais pas pourquoi vous recherchez à identifier le Baron. Mais je sais sous quelle identité il se cache… Alors, qu’en dites-vous ? »

L’homme m’observait à présent, mais ne faisait montre d’aucune impatience. Comme s’il savait par avance que j’allais céder.

– « Dites, je peux vous poser une question ? »
– « Bien entendu ! »
– « Où mettent-ils les cadavres ? »

Il sourit légèrement, et s’installa à la table.

– « C’est votre première fois, pas vraie ? »
– « Ouais. Je suis une amie de Chloé, c’est elle qui m’a invité. »
– « Les cadavres vont dans la panic room. C’est une salle dédiée que la propriétaire a fait construire au centre de l’aile nord. Rassurez-vous ceci dit, ils s’y amusent tout autant que nous ! »
– « Ah bon ? Ce doit être frustrant de devoir quitter le jeu aussi tôt, non ? »
– « De la panic room, ils ont accès à toutes les caméras, et ils peuvent entendre toutes nos conversations. Croyez-moi, ils rigolent bien ! »
– « Ce n’est pas votre première murder party, non ? »
– « C’est ma cinquième ! » concluait-il dans un sourire. « Alors, affaire conclue ? »

Il était plutôt mignon, quand il se laissait aller. Je me levai de la chaise, et fit mine de me diriger vers la porte. Sans me retourner, je répondis « Pourquoi pas ? Rendez-vous ici dans une heure ! » En quittant la véranda, je me dis que pour une fois, Chloé ne m’avait pas entrainé dans un plan foireux. La première nuit touchait à sa fin, et il nous restait deux jours pour retrouver les assassins… et récupérer le numéro de téléphone de Sylvain…

0
Partagez votre lecture:

Orgueil

Une fine pellicule d’huile s’était déposée sur mes doigts. Malgré le savon, puis le liquide vaisselle, je n’arrivai pas à me défaire de cette sensation étrange. Les ustensiles au toucher étaient plus lisses et plus distants, et c’était comme si mes doigts soudain m’étaient devenus étrangers.

Je n’aime pas faire la cuisine. Mais je n’avais pas le choix.
Je n’aime pas ne pas avoir le choix.

À bien y penser, elle avait peut-être bien raison, ma mère. Je n’aime pas grand-chose. Peut-être bien que je n’aimerai jamais rien. Et puis, de toute façon, je m’en foutais un peu.

L’huile premier prix avait chauffé trop vite, et avait commencé à brunir. Je n’étais vraiment pas doué. Faire vite, cuire vite, manger vite, et abandonner la vaisselle sale dans l’évier métallique. De la petite plaque électrique à la petite table en formica, et de la table à l’évier, j’avais dû parcourir à peine trois pas.

Il fallait bien qu’il ait un avantage à vivre seul dans une vieille chambre de bonne mansardée.

Le soleil brille sur nos lâchetés. Presque systématiquement, l’orgueil se fonde sur un défaut de confiance en soi. Pour faire mentir le miroir, on ajoute des épaulettes aux vestons, quelques centimètres de plus aux talons, et on prend cet air compassé de celui qui sait, mais ne dit rien. L’orgueil est une posture que seuls les riches peuvent arborer.

Moi, de l’orgueil, je n’en avais aucune utilité. Je ne voyais aucune raison de me gonfler comme un ballon de baudruche qui voudrait rejoindre la stratosphère. Mon monde se trouve au ras du sol, les pieds bien campés sur terre. Dans ce monde-là, l’orgueil, c’est le marbre dont on sculpte les tombes.

À l’usine, le long de la chaine, je passais le temps à ramasser le verre pilé. Parfois, quand une mécanique s’enrayait, les bouteilles de verres venaient à s’empiler par centaines dans un fracas ahurissant. On s’y mettait à deux. Il fallait faire vide, maintenir la cadence.

Mais le pire, c’était aux fourneaux. L’air y était à peine respirable. L’été, on y suait par sceau, et nos pieds puaient dans nos chaussures de sécurité. Là, au début de la chaine, le verre coulait dans les moules et sortaient formés, encore rougeoyante et enflammé, à peine solidifié. Quand l’une tombait au sol, elle prenait une forme étrange, ou s’agglomérait au verre déjà déposé dans les gouttières.

C’était un travail ingrat. Sans considération aucune. Le verre coupait même à travers les gants, et la poussière venait s’accumuler dans nos poumons. Le vacarme y était tel que l’on ne pouvait pas aligner deux pensées cohérentes successives. Et se lever à 4h tous les jours finissait de nous abrutir.

Mais je l’aimais bien, ce boulot. Car il était comme moi, ingrat et incomplet.

Comme je travaillais au 3×8, j’avais aussi pas mal de temps libre. Alors j’allais à la bibliothèque municipale, prenais un roman, deux magazines et le journal local, puis passait ma journée dans la salle de travail.

Là, dans le silence religieux, sous le regard indifférent des bibliothécaires, je laissais passer le temps, une page à la fois. Du moment que je pouvais ne pas penser à moi…

0
Partagez votre lecture:

© 2018 beau: adj m.

Theme by Anders NorenUp ↑