Il est tard. Je garde le silence et m’enfonce dans la nuit comme un brise-glace éventre la banquise. À tout instant, les ténèbres peuvent se refermer sur moi, et mettre fin à ma progression. Devant moi se dresse l’inaccessible horizon, sans cesse ajourné. J’avance, et jamais n’arrive nulle part. La nuit succède à la nuit, et même le bref intervalle de jour semble blême et blafard.

La nuit, je marche au hasard, à la recherche d’un sommeil que jamais je ne rencontre.

Le jour, je m’affaire, ou somnole au coin d’un bureau. Parfois aussi, je m’affale sur une chaise fatiguée à la faveur d’un séminaire dans un hôtel Ibis ou Novotel en banlieue.

Un jeune cadre dynamique nous y explique en quoi les processus de management ont été conçus pour mieux nous contrôler. « Je vais vous dire un secret : le management, c’est pour gérer les gens médiocres. Les processus, comme la bureaucratie, homogénéisent les ressources humaines, et se substituent au manque d’initiative… » nous explique-t-il. « De bons processus vous permettront d’obtenir le meilleur de vos collaborateurs, de contrôler leur productivité, et de contrevenir aux problèmes de motivation. »

Je l’écoute d’une oreille désabusée. Ce ne sont pas parce que les gens sont médiocres que nous devons les gérer. C’est parce que le travail est devenu médiocre que nous produisons génération après génération de personnes de moins en moins engagées. Mais lui, sur scène, avec son rétroprojecteur et ses slides PowerPoint animées, réalise-t-il à quel point il est risible ?

L’organisation scientifique du travail, en morcelant la production, a rendu impossible tout sens d’accomplissement. L’individu est devenu la force motrice d’un moyen de production qu’il ne possède plus. Le capital s’accapare les gains de productivité, et confisque les profits. C’est tout cela qui concourt à produire la médiocrité, et l’inflation managériale qui en découle au lieu de soigner empoisonne encore plus.

L’air devient irrespirable. Personne n’est dupe. Discrètement, je sors de la salle pour aller fumer une clope ou deux.

Sur le parking, trois bus touristiques, soutes à bagages grandes ouvertes, attendent leurs groupes respectifs. Un moment, je bavarde avec les chauffeurs espagnols. Ils m’expliquent qu’ils sont venus en France conduire un bataillon de touristes chinois sur la route des châteaux de la Loire. C’est toujours mieux que le chômage à Madrid.

En les observant charger les bagages des vacanciers enfin rassemblés devant l’hôtel, je me dis qu’assurément les historiens du futur auront bien du mal à comprendre quoi que ce soit à la circulation des biens et des personnes.

Je retourne dans la salle de convention. Un autre cadre a remplacé le précédent, et essaye désespérément du susciter un semblant d’intérêt dans le public. Je n’écoute plus. J’attends la nuit.

Ce soir, j’irai courir, pour fouler la banquise de bitume et écouter le bruit du vent à mes oreilles. J’aurai le souffle court, et le cœur battant. Et quand l’air viendra à manquer, et que mes jambes manqueront de se dérober sous mes pas, je serai vide de toute pensée construite. La pulsation sanguine à mes tempes aura chassé toute la méconnaissance instruite. J’aurai nettoyé les scories de cette journée inutile.

Ce soir, je serai vivant, à nouveau.

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