Le monde est fini, au sens mathématique du terme, c’est-à-dire qu’il ne s’étend pas à l’infini dans toutes les directions. Mais à l’échelle de nos vies, il pourrait tout aussi bien l’être. C’est le caractère éphémère de nos trajectoires qui donne au monde cet aspect sans cesse renouvelé et différent. Du moins prend-il cet aspect au regard d’une vie pleinement vécue, une trajectoire qui se déploie amplement et dans l’espace et dans le temps. Une trajectoire libre de toute contingence et de toute contrainte.

Mais, pour nombre d’entre nous, la nécessité de subvenir à nos besoins enferme la vie dans un quotidien plus ou moins répétitif. Un jour en chasse l’autre, et ne diffère du précédent que par la persistance têtue du hasard à ne jamais reproduire à l’identique les mêmes conditions initiales. La vie, la vraie, dès lors, est une fuite. Le temps d’une parenthèse, une soirée entre amis, un spectacle, une nuit blanche, un concert, un week-end, des vacances, un voyage, une aventure… Face à ce mode de vie, nous ne sommes pas égaux. Cet enracinement est plus ou moins heureux d’une personne à une autre, selon l’épanouissement personnel, professionnel, social, économique et familial de chacun.

Ce sort, que l’on imagine aisément commun, ne l’est pas tant que cela. Il y a aussi ceux pour qui la subsistance n’est pas qu’un souci, mais une lutte constante, permanente et continuelle. Les classes dangereuses, celles pour qui ceux qui les ont jugés comme tels ont écrit les lois. Les assistés, qui aimeraient bien voir ceux qui les appellent ainsi essayer de vivre avec les minimas sociaux. Les déclassés, qui a la faveur d’un plan social ou d’un accident de la vie ont connu la chute. Les acharnés, qui en dépit de leurs efforts et leurs compétences ne trouvent pas la porte de l’ascenseur. Et enfin, ceux qui pour mille bonnes ou mauvaises raisons, n’essayent pas, ou n’essayent plus.

Et puis il y a vous. Et tous ceux qui lisent cette page. Car de vous qui avez lu jusqu’ici, je sais par avance que vous n’appartenez pas vraiment à aucune de ses catégories.

En brossant ce tableau simpliste d’une humanité gradué, il faut expliciter haut et fort l’imposture de tout modèle qui ignore l’individu. Être, c’est d’abord l’expérience d’être soi. Une vie ni ne se mesure, ni ne se compare, et chacun de nous, à sa façon, fait mentir toute approche sociologique, et ce quel que soit la finesse de cette dernière.

Alors, il me faut bien parler de vous. Un persistant sentiment de ne pas être comme les autres vis en vous. Cette émotion, vous n’en tirez ni gloire ni supériorité. C’est un fait de conviction, une prophétie auto réalisée. Et pour l’auteur, une évidence.

Comment le sais-je ? Il est faux de penser que l’on écrit à l’aveugle. À bien des égards, je vois de vous plus que vous ne voyez de moi.

Borges disait, à raison, « Je n’écris pas pour une petite élite dont je n’ai cure, ni pour cette entité platonique adulée qu’on surnomme la Masse… j’écris pour moi, pour mes amis et pour adoucir le cours du temps. »

De là, écrivant pour ceux qu’il aime, l’auteur sait dès lors que ceux qui aimeront le lire seront probablement à l’image de ces premiers. Et c’est à la rencontre de ces points de vue, le vôtre et le mien par exemple, que nait toute écriture « sensible ». Car l’écriture est une technologie qui a prouvé son utilité, mais elle ne devient sensible que lorsqu’elle est détournée de son usage vers le besoin de transmission d’une émotion née d’un point de vue particulier.

Je digresse.

Ce sentiment de différence nait de la dissonance entre sa propre condition, et ce que l’on en sait. Au regard de l’histoire de l’humanité, nous sommes parmi les premières générations que l’on a doté des outils critiques à même de dépecer sa propre condition, sans avoir pour autant les moyens de la transformer. Nous savons qui nous sommes, et ce savoir, loin de nous libérer, nous enferme et nous condamne à vivre avec nous-mêmes. Et cette extrême intimité avec ce qui nous anime nous amène à remettre en question ce qui anime le monde.

S’il doit y avoir un thème qui un jour guidera mes écrits, ce sera probablement celui-ci. Mais c’est une chose que d’écrire la question, c’en est une autre que de découvrir la réponse.

Voyons voir jusqu’où ce chemin nous conduit…

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