« Tu es trop occupé à gagner ta vie pour pouvoir la vivre ! » ajouta-t-elle en guise de conclusion. Je ne le savais pas encore, mais ce fut la dernière chose qu’elle m’ait dite. Elle quitta la pièce, franchit la porte du vestibule, traversa la rue, puis monta dans sa voiture.

Il y a les jours avec, et il y a les jours sans. Je m’efforçais d’accueillir les deux avec la même indifférence égale. C’était définitivement un jour sans. Et il ne faisait que commencer. Pour faire preuve d’indifférence face à l’adversité, il faut impérativement taire ce qui en nous se met à hurler. Alors je fis la seule chose qui me sembla rationnelle à ce moment : je partis travailler.

L’atelier de si bon matin était désert. J’éprouvai un peu de soulagement à ne pas devoir affronter immédiatement mes collaborateurs. Ces dernières semaines, nous connaissions une brusque envolée des commandes, aussi soudaine qu’inattendue. Évidemment, c’était une bonne nouvelle, mais le fonctionnement de l’atelier en avait été chamboulé, et un certain agacement commençait à poindre face à la surcharge de travail.

La réunion avec le CHSCT était prévue à 11h, et elle promettait d’être houleuse. La mauvaise machine à café cracha une mixture brunâtre dont le parfum pouvait à lui seul réveiller un mort. Comme d’habitude, je récupérai le gobelet et l’emmena avec moi dans mon bureau. Comme d’habitude, je ne le bus pas.

Je ne m’étais jamais senti lésé de mon mode de vie. Je n’avais pas particulièrement l’impression de m’échiner à la gagner. Ma vie était au contraire devenue mon moyen de subsistance. Depuis que j’avais racheté les parts des deux autres associées, j’étais devenu seul maitre à bord. Tout, soudain, reposait sur moi. Mais tout également ne dépendait plus que de moi. L’entreprise n’est pas ma vie, c’est ma vie qui est devenue une entreprise. Et n’est-ce pas ainsi que les choses sont censées être ?

Ça n’avait jamais été une question d’enrichissement personnel, de signes extérieurs de richesses, ou même de pouvoir. Si mes employés savaient à quel point j’ai dû m’endetter personnellement pour racheter les parts, éviter la cessation de paiement et augmenter le capital, ils réaliseraient peut être soudain à quel point ils sont plus riches que je ne le serai jamais.

Mais rien n’est su, et le jeu des apparences doit être préservé.

En épluchant les quelques dossiers et documents que j’avais abandonnés la veille – une procédure de mise à pied pour un employé retardataire à répétition, une évaluation d’un budget pour une éventuelle modernisation des machines-outils, la candidature spontanée d’un étudiant en école de commerce qui a oublié de remplacer le nom d’une autre entreprise par le nôtre au troisième paragraphe de sa lettre de motivation – je ne parvenais pas à taire mon malaise.

« Il faut faire la part des choses. » Me disais-je. « Seul compte le moment présent. » La journée s’écoula ainsi, mon malaise et moi-même se tenant réciproquement compagnie, l’un et l’autre conservant le silence quand mes employées venaient rompre ma solitude.

Ma secrétaire fut la dernière à quitter le bureau. En la regardant partir, je m’excusai de l’avoir retenue plus tard que d’habitude, puis j’effectuai un rapide tour des locaux désormais silencieux. En remontant, j’entendis le téléphone de l’accueil sonné dans le vide, et le décrocha en passant.

– RRD Confections bonsoir !
– Allo oui, bonsoir Monsieur, Gendarmerie nationale ! Pourrais-je parler à monsieur Desroy s’il vous plait ?
– Lui-même ! C’est à quel sujet ?
– C’est votre femme monsieur. Son véhicule a eu un accident. Assez grave. Elle est en cours de transport héliporté vers Paris. Ne bouger pas, un de nos véhicules va venir vous chercher…

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