beau: adj m.

Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Month: April 2014

Enkidu…

– « Efface le souvenir de l’offense. Seul l’oubli procure le pardon. 
– Voilà qui t’es facile à dire, toi à qui rien ne manque, et à qui tout est dû. Quelle offense pourrais-tu bien subir, alors que sur toi le désir coule comme l’eau sur la plume des oiseaux ? Tu ne connais pas la colère, car tu ne saurais en éprouver la vive morsure ni sentir son froid venin parcourir tes veines. Tu n’es pas humaine. Tes conseils n’ont pas de valeurs.
– Humaine ? Depuis quand l’es-tu toi-même ? Voilà ce qui advient quand l’on passe trop de temps parmi les hommes à vivre de leurs passions et à partager leurs peines. Humain, tu ne l’es point ni ne l’as jamais été. Et tu ne le seras jamais. »

Le bouquiniste leva son regard vers moi, puis referma le vieil ouvrage d’un geste assuré, mais protecteur. « Alors, qu’en dis-tu ? » Un moment, indécis, je récitais en moi le passage. « Écoute, je ne sais pas trop. » répondis-je. Puis j’ajoutais « Je n’ai jamais entendu parler de ce récit auparavant. Il me semble trop… moderne. »

C’était une petite boutique, Rue Jacob, à deux pas de l’ancienne résidence de Pierre-Jules Hetzel. Nous étions installés au centre, un antique bureau nous séparant, bureau sur lequel était déposé sur le côté gauche un non moins antique ordinateur. Partout ailleurs, des livres, des livres, et encore des livres, si bien que nous nous trouvions comme sur un ilot perdu au beau milieu de la mer.

Alexandre, malgré son âge, avait une belle voix, ce qui ne gâchait rien. Et jamais il ne cédait un roman sans avoir pris la peine d’en lire un passage. C’était un rituel, et je trouvais cela charmant.

« C’est fort probablement un faux. » avoua-t-il. « Mais l’intrigue ne manque pas d’intérêt. C’est commun, les hommes qui veulent devenir des dieux. Un dieu qui veut se faire humain, ça, ce n’est pas courant… » Je m’apprêtais à objecter que ces inversions ne sont pas uniques quand il ajouta « Et puis, ces deux-là n’appartiennent pas aux cosmogonies grecque, celte ou indienne. À aucun moment, l’on ne sait. Mais je pense pour ma part qu’il s’agit d’Enkidu et Shamash… »

Le vieux singe avait plus d’un tour dans son sac. Et il me connaissait bien, moi et mes marottes. « Enkidu n’a jamais été un dieu, et il en est mort, puni. » répondis-je. « Je doute d’apprendre quoi que ce soit d’utile dans ce nouveau récit apocryphe… »

« Et si la mort d’Enkidu n’en avait pas été une ? Et si Gilgamesh était finalement parvenu à ses fins ? C’est en tout cas la théorie qui me semble émise dans ce recueil anglais. Il est annoté presque à chaque page, mais avec ma vue… Je comprends ceci dit, qu’à cela ne tienne, je le vendrai bien à un autre client… »

En sortant de sa boutique, le petit récit en poche, je me demandais pour quelles raisons un Dieu aurait-il bien pu vouloir devenir humain. Cette idée, je n’arrivai pas à la circonscrire. Elle me semblait si absurde. Mais peut-être pas plus absurde que de penser aux dieux en prenant le métro parisien une après-midi de novembre.

En m’installant sur le vieux strapontin de la rame usagée, je me demandais combien de dieux prenaient précisément cette même rame et au même moment. Peut-être que ce livre aura la réponse…

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Sédiments

J’observai la concrétion des choses, comment elles s’ajoutent les unes aux autres, par sédimentation, se complètent, et crée de nouvelles formes complexes, sans non plus ne rien céder au hasard. La ville s’étalait à mes pieds. Vue de haut, elle ressemblait à une peau burinée, un parchemin. Et je pouvais presque la lire cette ville, en discerner le schéma, comprendre comment elle s’était concrétisée, étape par étape, comment elle avait dévoré la vallée, puis comment elle montait aujourd’hui à l’assaut du ciel.

Mais je ne parvenais pas à en saisir le message. Les hiéroglyphes dessinés par les longues avenues sinueuses conservaient le silence. Je demeurai étranger au Plan de toute chose. Je laisser mon regard errer sans but, comme un jeune enfant encore analphabète ignore le texte pour rechercher les images et les couleurs.

J’ai allumé une cigarette. La première bouffée, acre et chaude, s’est répandue en moi comme une flaque d’eau sur le bitume.

Plusieurs langues bitumeuses et parallèles m’interpelaient. Artificielles, radicalement humaines, elles déterminaient la cité. De part et d’autre de chacune partaient de nombreuses radicelles, petites rues et longues ruelles, comme autant de racines profondes, ancrées dans le terreau urbain. Au loin, le tout était encadré par un immense ouroboros autoroutier, comme l’écrin enchâsse le diamant.

Le long de ces artères, je pouvais d’un seul regard observer des milliers de vies parallèles poursuivant leurs chemins. Un flot ininterrompu de véhicules se pressait à chaque intersection. Je ne discernais rien des piétons, et il me semblait pourtant qu’à tel endroit la foule était en colère, et qu’à tel autre elle refluait de va-et-vient serein.

Du plat de la main gauche, je retirai un brin de tabac collé aux lèvres, puis roula une autre cigarette.

Un temps, j’ai senti ma conscience glisser vers un état second, oublieux de lui-même. Je me suis laissé faire. Captivé par le spectacle sans cesse renouvelé, la pensée en moi s’est tue. Ce n’était pas tout à fait le silence. Un vague brouhaha, parfois traversé par le son d’une sirène hurlante, montait de la ville vers le haut de la colline. Mais c’était un silence plein, de ceux qui remplissent l’espace, et ce faisant, intimait le silence en soi.

Voici un espace, et cet espace est le nôtre. Les villes, laborieuses, sont conçues à notre image. Puis, à leur tour, elles nous conçoivent. Et rien de tout cela n’est apparent, tout se produit à un niveau anagogique. Il était impossible de ne pas céder au caractère dérisoire de ce constat. Et pourtant, j’observais la ville vivre comme si je n’y pas part également. La ville et celui qui l’observe sont intimement liés.

J’ai attendu le crépuscule. Le soleil voyageant transformait continuellement l’aspect des façades, les reflets le long des grattes ciels, les nuances de teintes de toutes les couleurs. À la nuit tombée, la ville s’est allumée de toute part, et soudain, elle est devenue autre, différente, comme enrichie de tous les possibles.

Je voulus encore une dernière bouffée. Mais il ne me restait plus de tabac. Il était temps de redescendre se mêler à la foule. Lentement, je redressais mon buste puis me mit debout. J’observai encore la ville quelques minutes, le temps de retrouver dans mes jambes toutes mes sensations. Puis, soudainement, je tournai le dos à la ville et me remit en marche.

Finalement, elle n’était pas venue. Mais elle était là, quelque part, en bas, dans une des rues de la cité.

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La négociation

« Vous en voulez-une ? » Je déclinai l’invitation de la main droite. « Sage décision… » Sans réfléchir, je répondais « Dans ce cas, pourquoi fumez-vous ? » L’homme, longiligne, portait un costume 3 pièces sobre, dans des tons sombres, et un gilet simple, mais bien ajusté. Il alluma sa cigarette, inspira la première bouffée, puis me répondit « Je préfère mourir d’avoir trop vécu que vivre dans la peur de mourir. »

Il faisait remarquablement bon dans la véranda. Dehors, on ne distinguait plus rien du vaste domaine qui s’étendait sur plusieurs hectares. La nuit était sans lune, noire, et un épais couvercle nuageux cachait les étoiles. L’aube bientôt allait poindre, mais on aurait pu penser que le jour avait été ajourné, et qu’il ne viendrait pas. À travers la porte entrouverte, on entendait les éclats de voix des convives. Les débats étaient animés, et chacun exposait sa théorie.

– « Je m’appelle Sylvain, et vous avez quelque chose qui m’intéresse. » Reprit l’homme. « Vous êtes en possession de l’unique exemplaire original du testament, n’est-ce pas ? »
– « Qu’est-ce qui vous amène à penser cela ? » Répondis-je, méfiante. 
– « Disons que je suis bien informé. Et qu’il faut bien que l’on s’entraide. Avant qu’un autre drame ne se produise. »

Un léger frisson remonta le long de ma colonne vertébrale, et ni le léger courant d’air ni ma robe plus dénudée que je ne l’aurai souhaité ne suffisaient à expliquer cette réaction. La robe, c’était Chloé qui l’avait choisie. J’aurai dû encore une fois mieux me méfier.

– « Combien même aurai-je le document en question, pourquoi diable irais-je vous aider ? Qu’est-ce qui me dit que ce n’est pas vous, l’assassin ? » 
– « D’une part, il n’y a pas un assassin. Il y a des assassins. Ils sont plusieurs. De l’autre, je ne peux évidemment pas prouver que je n’en suis pas un de ceux-là. » L’homme observa à nouveau un silence. J’en profitai pour détailler son visage fin, équilibré et symétrique. Dans la pénombre, je n’arrivai pas à déterminer la couleur de ses yeux, mais ils étaient brillants, presque espiègles. « Par contre » ajouta-t-il « je connais l’identité de l’homme que vous recherchez parmi les invités ! »

L’odeur de cigarette ne m’indisposait pas. Au contraire, elle semblait comme ajouter au mystère, et s’épaissir de la nuit. À mon tour, je ménageai mes effets, et garda le silence plus longtemps que de nécessaire. Quelque part, au fond de mon moi, j’étais surprise d’être prise à ce jeu.

– « Qui me prouve que vous avez la bonne personne ? »
– « Rien non plus, d’autant plus que je ne sais pas pourquoi vous recherchez à identifier le Baron. Mais je sais sous quelle identité il se cache… Alors, qu’en dites-vous ? »

L’homme m’observait à présent, mais ne faisait montre d’aucune impatience. Comme s’il savait par avance que j’allais céder.

– « Dites, je peux vous poser une question ? »
– « Bien entendu ! »
– « Où mettent-ils les cadavres ? »

Il sourit légèrement, et s’installa à la table.

– « C’est votre première fois, pas vraie ? »
– « Ouais. Je suis une amie de Chloé, c’est elle qui m’a invité. »
– « Les cadavres vont dans la panic room. C’est une salle dédiée que la propriétaire a fait construire au centre de l’aile nord. Rassurez-vous ceci dit, ils s’y amusent tout autant que nous ! »
– « Ah bon ? Ce doit être frustrant de devoir quitter le jeu aussi tôt, non ? »
– « De la panic room, ils ont accès à toutes les caméras, et ils peuvent entendre toutes nos conversations. Croyez-moi, ils rigolent bien ! »
– « Ce n’est pas votre première murder party, non ? »
– « C’est ma cinquième ! » concluait-il dans un sourire. « Alors, affaire conclue ? »

Il était plutôt mignon, quand il se laissait aller. Je me levai de la chaise, et fit mine de me diriger vers la porte. Sans me retourner, je répondis « Pourquoi pas ? Rendez-vous ici dans une heure ! » En quittant la véranda, je me dis que pour une fois, Chloé ne m’avait pas entrainé dans un plan foireux. La première nuit touchait à sa fin, et il nous restait deux jours pour retrouver les assassins… et récupérer le numéro de téléphone de Sylvain…

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Orgueil

Une fine pellicule d’huile s’était déposée sur mes doigts. Malgré le savon, puis le liquide vaisselle, je n’arrivai pas à me défaire de cette sensation étrange. Les ustensiles au toucher étaient plus lisses et plus distants, et c’était comme si mes doigts soudain m’étaient devenus étrangers.

Je n’aime pas faire la cuisine. Mais je n’avais pas le choix.
Je n’aime pas ne pas avoir le choix.

À bien y penser, elle avait peut-être bien raison, ma mère. Je n’aime pas grand-chose. Peut-être bien que je n’aimerai jamais rien. Et puis, de toute façon, je m’en foutais un peu.

L’huile premier prix avait chauffé trop vite, et avait commencé à brunir. Je n’étais vraiment pas doué. Faire vite, cuire vite, manger vite, et abandonner la vaisselle sale dans l’évier métallique. De la petite plaque électrique à la petite table en formica, et de la table à l’évier, j’avais dû parcourir à peine trois pas.

Il fallait bien qu’il ait un avantage à vivre seul dans une vieille chambre de bonne mansardée.

Le soleil brille sur nos lâchetés. Presque systématiquement, l’orgueil se fonde sur un défaut de confiance en soi. Pour faire mentir le miroir, on ajoute des épaulettes aux vestons, quelques centimètres de plus aux talons, et on prend cet air compassé de celui qui sait, mais ne dit rien. L’orgueil est une posture que seuls les riches peuvent arborer.

Moi, de l’orgueil, je n’en avais aucune utilité. Je ne voyais aucune raison de me gonfler comme un ballon de baudruche qui voudrait rejoindre la stratosphère. Mon monde se trouve au ras du sol, les pieds bien campés sur terre. Dans ce monde-là, l’orgueil, c’est le marbre dont on sculpte les tombes.

À l’usine, le long de la chaine, je passais le temps à ramasser le verre pilé. Parfois, quand une mécanique s’enrayait, les bouteilles de verres venaient à s’empiler par centaines dans un fracas ahurissant. On s’y mettait à deux. Il fallait faire vide, maintenir la cadence.

Mais le pire, c’était aux fourneaux. L’air y était à peine respirable. L’été, on y suait par sceau, et nos pieds puaient dans nos chaussures de sécurité. Là, au début de la chaine, le verre coulait dans les moules et sortaient formés, encore rougeoyante et enflammé, à peine solidifié. Quand l’une tombait au sol, elle prenait une forme étrange, ou s’agglomérait au verre déjà déposé dans les gouttières.

C’était un travail ingrat. Sans considération aucune. Le verre coupait même à travers les gants, et la poussière venait s’accumuler dans nos poumons. Le vacarme y était tel que l’on ne pouvait pas aligner deux pensées cohérentes successives. Et se lever à 4h tous les jours finissait de nous abrutir.

Mais je l’aimais bien, ce boulot. Car il était comme moi, ingrat et incomplet.

Comme je travaillais au 3×8, j’avais aussi pas mal de temps libre. Alors j’allais à la bibliothèque municipale, prenais un roman, deux magazines et le journal local, puis passait ma journée dans la salle de travail.

Là, dans le silence religieux, sous le regard indifférent des bibliothécaires, je laissais passer le temps, une page à la fois. Du moment que je pouvais ne pas penser à moi…

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Banquise…

Il est tard. Je garde le silence et m’enfonce dans la nuit comme un brise-glace éventre la banquise. À tout instant, les ténèbres peuvent se refermer sur moi, et mettre fin à ma progression. Devant moi se dresse l’inaccessible horizon, sans cesse ajourné. J’avance, et jamais n’arrive nulle part. La nuit succède à la nuit, et même le bref intervalle de jour semble blême et blafard.

La nuit, je marche au hasard, à la recherche d’un sommeil que jamais je ne rencontre.

Le jour, je m’affaire, ou somnole au coin d’un bureau. Parfois aussi, je m’affale sur une chaise fatiguée à la faveur d’un séminaire dans un hôtel Ibis ou Novotel en banlieue.

Un jeune cadre dynamique nous y explique en quoi les processus de management ont été conçus pour mieux nous contrôler. « Je vais vous dire un secret : le management, c’est pour gérer les gens médiocres. Les processus, comme la bureaucratie, homogénéisent les ressources humaines, et se substituent au manque d’initiative… » nous explique-t-il. « De bons processus vous permettront d’obtenir le meilleur de vos collaborateurs, de contrôler leur productivité, et de contrevenir aux problèmes de motivation. »

Je l’écoute d’une oreille désabusée. Ce ne sont pas parce que les gens sont médiocres que nous devons les gérer. C’est parce que le travail est devenu médiocre que nous produisons génération après génération de personnes de moins en moins engagées. Mais lui, sur scène, avec son rétroprojecteur et ses slides PowerPoint animées, réalise-t-il à quel point il est risible ?

L’organisation scientifique du travail, en morcelant la production, a rendu impossible tout sens d’accomplissement. L’individu est devenu la force motrice d’un moyen de production qu’il ne possède plus. Le capital s’accapare les gains de productivité, et confisque les profits. C’est tout cela qui concourt à produire la médiocrité, et l’inflation managériale qui en découle au lieu de soigner empoisonne encore plus.

L’air devient irrespirable. Personne n’est dupe. Discrètement, je sors de la salle pour aller fumer une clope ou deux.

Sur le parking, trois bus touristiques, soutes à bagages grandes ouvertes, attendent leurs groupes respectifs. Un moment, je bavarde avec les chauffeurs espagnols. Ils m’expliquent qu’ils sont venus en France conduire un bataillon de touristes chinois sur la route des châteaux de la Loire. C’est toujours mieux que le chômage à Madrid.

En les observant charger les bagages des vacanciers enfin rassemblés devant l’hôtel, je me dis qu’assurément les historiens du futur auront bien du mal à comprendre quoi que ce soit à la circulation des biens et des personnes.

Je retourne dans la salle de convention. Un autre cadre a remplacé le précédent, et essaye désespérément du susciter un semblant d’intérêt dans le public. Je n’écoute plus. J’attends la nuit.

Ce soir, j’irai courir, pour fouler la banquise de bitume et écouter le bruit du vent à mes oreilles. J’aurai le souffle court, et le cœur battant. Et quand l’air viendra à manquer, et que mes jambes manqueront de se dérober sous mes pas, je serai vide de toute pensée construite. La pulsation sanguine à mes tempes aura chassé toute la méconnaissance instruite. J’aurai nettoyé les scories de cette journée inutile.

Ce soir, je serai vivant, à nouveau.

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La dissonance

Le monde est fini, au sens mathématique du terme, c’est-à-dire qu’il ne s’étend pas à l’infini dans toutes les directions. Mais à l’échelle de nos vies, il pourrait tout aussi bien l’être. C’est le caractère éphémère de nos trajectoires qui donne au monde cet aspect sans cesse renouvelé et différent. Du moins prend-il cet aspect au regard d’une vie pleinement vécue, une trajectoire qui se déploie amplement et dans l’espace et dans le temps. Une trajectoire libre de toute contingence et de toute contrainte.

Mais, pour nombre d’entre nous, la nécessité de subvenir à nos besoins enferme la vie dans un quotidien plus ou moins répétitif. Un jour en chasse l’autre, et ne diffère du précédent que par la persistance têtue du hasard à ne jamais reproduire à l’identique les mêmes conditions initiales. La vie, la vraie, dès lors, est une fuite. Le temps d’une parenthèse, une soirée entre amis, un spectacle, une nuit blanche, un concert, un week-end, des vacances, un voyage, une aventure… Face à ce mode de vie, nous ne sommes pas égaux. Cet enracinement est plus ou moins heureux d’une personne à une autre, selon l’épanouissement personnel, professionnel, social, économique et familial de chacun.

Ce sort, que l’on imagine aisément commun, ne l’est pas tant que cela. Il y a aussi ceux pour qui la subsistance n’est pas qu’un souci, mais une lutte constante, permanente et continuelle. Les classes dangereuses, celles pour qui ceux qui les ont jugés comme tels ont écrit les lois. Les assistés, qui aimeraient bien voir ceux qui les appellent ainsi essayer de vivre avec les minimas sociaux. Les déclassés, qui a la faveur d’un plan social ou d’un accident de la vie ont connu la chute. Les acharnés, qui en dépit de leurs efforts et leurs compétences ne trouvent pas la porte de l’ascenseur. Et enfin, ceux qui pour mille bonnes ou mauvaises raisons, n’essayent pas, ou n’essayent plus.

Et puis il y a vous. Et tous ceux qui lisent cette page. Car de vous qui avez lu jusqu’ici, je sais par avance que vous n’appartenez pas vraiment à aucune de ses catégories.

En brossant ce tableau simpliste d’une humanité gradué, il faut expliciter haut et fort l’imposture de tout modèle qui ignore l’individu. Être, c’est d’abord l’expérience d’être soi. Une vie ni ne se mesure, ni ne se compare, et chacun de nous, à sa façon, fait mentir toute approche sociologique, et ce quel que soit la finesse de cette dernière.

Alors, il me faut bien parler de vous. Un persistant sentiment de ne pas être comme les autres vis en vous. Cette émotion, vous n’en tirez ni gloire ni supériorité. C’est un fait de conviction, une prophétie auto réalisée. Et pour l’auteur, une évidence.

Comment le sais-je ? Il est faux de penser que l’on écrit à l’aveugle. À bien des égards, je vois de vous plus que vous ne voyez de moi.

Borges disait, à raison, « Je n’écris pas pour une petite élite dont je n’ai cure, ni pour cette entité platonique adulée qu’on surnomme la Masse… j’écris pour moi, pour mes amis et pour adoucir le cours du temps. »

De là, écrivant pour ceux qu’il aime, l’auteur sait dès lors que ceux qui aimeront le lire seront probablement à l’image de ces premiers. Et c’est à la rencontre de ces points de vue, le vôtre et le mien par exemple, que nait toute écriture « sensible ». Car l’écriture est une technologie qui a prouvé son utilité, mais elle ne devient sensible que lorsqu’elle est détournée de son usage vers le besoin de transmission d’une émotion née d’un point de vue particulier.

Je digresse.

Ce sentiment de différence nait de la dissonance entre sa propre condition, et ce que l’on en sait. Au regard de l’histoire de l’humanité, nous sommes parmi les premières générations que l’on a doté des outils critiques à même de dépecer sa propre condition, sans avoir pour autant les moyens de la transformer. Nous savons qui nous sommes, et ce savoir, loin de nous libérer, nous enferme et nous condamne à vivre avec nous-mêmes. Et cette extrême intimité avec ce qui nous anime nous amène à remettre en question ce qui anime le monde.

S’il doit y avoir un thème qui un jour guidera mes écrits, ce sera probablement celui-ci. Mais c’est une chose que d’écrire la question, c’en est une autre que de découvrir la réponse.

Voyons voir jusqu’où ce chemin nous conduit…

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Equilibre…

« Tu es trop occupé à gagner ta vie pour pouvoir la vivre ! » ajouta-t-elle en guise de conclusion. Je ne le savais pas encore, mais ce fut la dernière chose qu’elle m’ait dite. Elle quitta la pièce, franchit la porte du vestibule, traversa la rue, puis monta dans sa voiture.

Il y a les jours avec, et il y a les jours sans. Je m’efforçais d’accueillir les deux avec la même indifférence égale. C’était définitivement un jour sans. Et il ne faisait que commencer. Pour faire preuve d’indifférence face à l’adversité, il faut impérativement taire ce qui en nous se met à hurler. Alors je fis la seule chose qui me sembla rationnelle à ce moment : je partis travailler.

L’atelier de si bon matin était désert. J’éprouvai un peu de soulagement à ne pas devoir affronter immédiatement mes collaborateurs. Ces dernières semaines, nous connaissions une brusque envolée des commandes, aussi soudaine qu’inattendue. Évidemment, c’était une bonne nouvelle, mais le fonctionnement de l’atelier en avait été chamboulé, et un certain agacement commençait à poindre face à la surcharge de travail.

La réunion avec le CHSCT était prévue à 11h, et elle promettait d’être houleuse. La mauvaise machine à café cracha une mixture brunâtre dont le parfum pouvait à lui seul réveiller un mort. Comme d’habitude, je récupérai le gobelet et l’emmena avec moi dans mon bureau. Comme d’habitude, je ne le bus pas.

Je ne m’étais jamais senti lésé de mon mode de vie. Je n’avais pas particulièrement l’impression de m’échiner à la gagner. Ma vie était au contraire devenue mon moyen de subsistance. Depuis que j’avais racheté les parts des deux autres associées, j’étais devenu seul maitre à bord. Tout, soudain, reposait sur moi. Mais tout également ne dépendait plus que de moi. L’entreprise n’est pas ma vie, c’est ma vie qui est devenue une entreprise. Et n’est-ce pas ainsi que les choses sont censées être ?

Ça n’avait jamais été une question d’enrichissement personnel, de signes extérieurs de richesses, ou même de pouvoir. Si mes employés savaient à quel point j’ai dû m’endetter personnellement pour racheter les parts, éviter la cessation de paiement et augmenter le capital, ils réaliseraient peut être soudain à quel point ils sont plus riches que je ne le serai jamais.

Mais rien n’est su, et le jeu des apparences doit être préservé.

En épluchant les quelques dossiers et documents que j’avais abandonnés la veille – une procédure de mise à pied pour un employé retardataire à répétition, une évaluation d’un budget pour une éventuelle modernisation des machines-outils, la candidature spontanée d’un étudiant en école de commerce qui a oublié de remplacer le nom d’une autre entreprise par le nôtre au troisième paragraphe de sa lettre de motivation – je ne parvenais pas à taire mon malaise.

« Il faut faire la part des choses. » Me disais-je. « Seul compte le moment présent. » La journée s’écoula ainsi, mon malaise et moi-même se tenant réciproquement compagnie, l’un et l’autre conservant le silence quand mes employées venaient rompre ma solitude.

Ma secrétaire fut la dernière à quitter le bureau. En la regardant partir, je m’excusai de l’avoir retenue plus tard que d’habitude, puis j’effectuai un rapide tour des locaux désormais silencieux. En remontant, j’entendis le téléphone de l’accueil sonné dans le vide, et le décrocha en passant.

– RRD Confections bonsoir !
– Allo oui, bonsoir Monsieur, Gendarmerie nationale ! Pourrais-je parler à monsieur Desroy s’il vous plait ?
– Lui-même ! C’est à quel sujet ?
– C’est votre femme monsieur. Son véhicule a eu un accident. Assez grave. Elle est en cours de transport héliporté vers Paris. Ne bouger pas, un de nos véhicules va venir vous chercher…

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Précipice

Une heure avant l’aube, au plus profond des ténèbres, lorsque la nuit semble avoir touché le fond du précipice, vient le moment d’interrompre le rêve des hommes-machines. L’illusion suspend son charme. Les corps se tendent, les cœurs se réchauffent. La mécanique, crachotant, se remet en marche. Les hommes-machines ne se réveillent pourtant pas. Quelque chose en eux anticipe l’éveil proche, mais les âmes veulent qu’on les laisse prolonger l’absurde. D’autres machines, des horloges-sursauts, des montres-clairons, des téléphones-colonel se chargeront d’arracher la réalité au sommeil.

La nuit, je veille. Sur l’horizon du monde, le quadrillage géométrique de la cité, le sommeil des hommes-machines, les confins infinis de ma petite chambre. Je veille comme d’autres dansent. Je laisse l’obscurité se faire en moi, éteindre une à une chacune des ampoules de ma raison, pour enfin faire table rase du jour. Je veille comme on sombre en mer. À la surface de l’eau se réfracte la lumière du ciel, que la chute vers les abysses pousse à l’horizon. Peu à peu, le silence, et le froid, se font en nous.

Depuis des temps immémoriaux, l’aube marque toujours le début des hostilités. J’entends le murmure croissant des hommes-machines qui soudain s’agitent dans la lumière encore mêlé de nuit. Le remugle grouillant des artères gonfle les chairs et les avenues d’un même écoulement poussif. Les hommes-machines endossent les rôles qui leur sont attribués, et prennent leurs postes. Libres, absolument, ils font le choix de s’attacher chaque jour à la même condition, et il y a de la beauté dans cette prison. Je les observe faire, et je sais qu’observer c’est donner corps, que ce qui ne s’observe pas n’a nulle consistance.

Le monde est un précipité du regard. Qu’on cesse de le regarder, et il n’existe plus.

Je veille, et d’autres, invisibles, veillent sur moi. Partout où je vais, que je coure ou que je déambule, il est vain d’essayer de se soustraire à la vue. Je m’éparpille en un millier de fragments de moi-même, un pour chaque passant qui me croise, et qu’il emporte avec lui. Il est vain de vouloir savoir tout ce que nous sommes pour tous ceux qui nous rencontrent. Il est impossible de connaitre toutes les causes qui nous ont fabriqués, il est impossible de recenser toutes les conséquences dont nous avons été la cause. Je suis un homme-machine, je fonctionne sans jamais savoir si je suis utile, j’opère sans jamais pouvoir accomplir la somme.

L’aube cède au jour ce que le jour rend au crépuscule. La nuit est une dette. En ôtant la lumière, elle avorte toutes les fonctions qui le jour nous possèdent. La lumière nous met en mouvement, les ténèbres nous somment de nous faire face. La nuit nous rend à nous même. La nuit est un miroir terrible. La nuit ne ment pas. La nuit est une promesse.

Alors, dans le vacarme assourdissant du cliquetis de nos mécaniques, nous l’attendons tous, cette nuit, la nuit prochaine, celle qui vient. Nous l’attendons sans ni ne le savoir ni nous en rendre compte. Cette attente nous accompagne tout au long de la traversée du jour.

Je quitte les confins infinis de ma petite chambre, descend la spirale de l’escalier intérieur, en observe un moment la forme vertigineuse, ce cercle qui jamais ne se rejoint, puis, lassé, passe le pas de la porte, et me glisse dans le flux urbain.

Ce soir, je veillerai le monde. Et le monde veillera sur moi.

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