Ce que le rêve révèle, la réalité l’ensevelie rapidement. Ce qui est sût se perd dès les premières secondes de l´éveil. Ce qui faisait sens semble soudain ne plus avoir ni queue ni tête. Les visages s’effacent, les noms s’oublient, les circonstances disparaissent. C’est ainsi. Le rêve s’évanoui, seul subsiste comme une rémanence le malaise d’avoir perdu quelque chose d’important.

Certains rêves en particulier me poursuivent encore. Régulièrement, j’en visite les méandres, et en redécouvre l’agencement absurde de lieux et de situations. Si bien que j’en connais comme une géographie cartésienne, qui pourtant n’aurait jamais fait sens si j’avais essayé d’en dessiner une carte.

Mais presque tous les rêves se délavent ainsi à la lessive de la réalité.

Et puis, il y a les autres, ceux qui se dissolvent pas, ceux qui marquent et laissent des traces au fer rouge à la surface de la conscience.

Sous mes pieds, dénudées, la morsure du sable fin, comme encore chaud de la journée passée. Devant moi se dresse un immense désert sombre, aux dunes basses et à l’horizon lointain. Une lune noire, démesuré, occupe le ciel, et s’y distingue en cela qu’elle recouvre les innombrables étoiles de son ombre. A ce moment-là, je sais comme on sait dans les rêves que cette lune noire, c’est la pupille du ciel.

En ce lieu, la fin des temps s’est produite il y a déjà longtemps. Le temps lui-même ici n’a plus court. Le sable que je foule est constitué des cendres de la mémoire du monde, fine et poudreuse. Quelque part dans ce désert, une dune agrège la mémoire de ce que je fus et de ce que je serais.

Je longe les rives d’un océan évaporé, puis les ruines d’une ville dont ne subsistent pas même les fondations. Je marche dans ce qui ressemble à un immense bruit blanc, et pourtant, je sais que là il y avait l’océan, et qu’ici se dressait la cité qui lui faisait face.

Je ne suis pas seul. Du moins, je ne ressens rien de l’immense solitude de ce paysage désertique. Se sentir seul, c’est savoir qu’on pourrait ne pas l’être. L’esseulement est un désir, et le désir n’a plus cours là où le temps n’est plus.

Je dérive, d’un non-lieu à un autre. Seul me préoccupe la question de savoir quel dieu oublié peut donc bien vouloir faire de moi un témoin de ce qui se trouve au-delà de la fin des choses. Je n’appartiens pas à ce non-temps, alors pourquoi suis-je ici ?

Au sommet d’une dune plus haute que les autres, j’embrasse du regard l’horizon. Le même abime me répond quel que soit la direction ou je tourne la tête. Pas un souffle de vent qui ne soulève un nuage de poussière. Si nulle part ne diffère d’ici, alors à quoi bon poursuivre mon errance ? Je m’assois au sommet, et tente de faire corps avec le silence.

Elle s’assoit à mes côtés, celle qui m’a fait venir de si loin. J’ai la conviction de l’avoir toujours connue, mais je ne me rappelle jamais son visage. Nous restons là, assis sur les cendres, sans prononcer un seul mot. Aucun ici n’a de sens.

Seul scintillent les étoiles dans le firmament. Elles aussi ont disparues il y a longtemps. C’est leur mémoire qui s’obstine à briller dans le noir.

Je me réveille toujours avant d’avoir pu lui adresser la parole. Je me réveille avec au nez le parfum particulier des cendres, et la conviction étrange que ce rêve n’en était pas vraiment un. La douche, chaude et vaporeuse, n’efface pas les invisibles traces du sable immiscé en moi.

Et ces jours-là se passent sans que vraiment je puisse être totalement au monde, comme si, quelque part, quelque chose me retient….

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