Je n’ai jamais cessé d’écrire. La source qui s’écoule du bout de mes doigts jamais ne s’est tarie. Et quand le papier venait à manquer les jours de peu qu’encore je continuais d’écrire, en moi, sur la peau fine et tannée à la surface de ma conscience.

C’est publier que j’ai cessé de faire. Étrange, comme l’on confond les deux. Comme si écrire toujours se devait d’avoir pour destinataire la masse anonyme du public le plus vaste. Parfois, on écrit pour soi. Souvent, on écrit pour une personne. Mais les écrits anonymes, ceux que l’on destine au plus grand nombre, sont rarement dignes d’intérêt.

Autrefois, mon éditeur venait me faire le mauvais procès de celui qui a investi dans une mauvaise affaire. Il passait me voir, au café où j’ai mes habitudes, pour me faire reproche de ne jamais avoir publié ce troisième roman, celui qui aurait clôt le cycle. Il me parlait du succès des deux premiers, et ses arguments sur moi n’avaient aucune emprise, à son grand désespoir.

Et puis, un jour, il a cessé de venir. D’autres auteurs populaires ont été découverts, ou fabriqués de toute pièce. Et moi, on m’a enfin oublié.

Ce que l’oubli dérobe, il le paie en liberté. Le refus, même raisonné, pèse sur les épaules de celui qui résiste, comme le gon de la porte sur laquelle on tambourine. Être oublié, c’est être libre à nouveau, libre de ne plus être celui qui fut oublié.

Ce n’était qu’à cette condition que je pouvais mettre un terme au manuscrit du troisième tome. Ce jour-là, en une seule nuit, je terminai les cinq chapitres manquants, apposait le sceau du mot fin, puis rangeai le manuscrit dans le secrétaire de la chambre du fond.

Cette chambre, je n’y remettais plus les pieds. Une fine couche de poussière s’était déposée sur les meubles, sur le lit, insinué partout. Cette même poussière qui avait fini par gripper les rouages de ma mécanique. Pourtant, je ne cède en rien, ni à la mélancolie, ni à l’oubli, ni au pardon. Cette pièce plongée dans l’obscurité, je réalise bien en quoi elle est faite à l’identique de moi-même.

Le lendemain, une fièvre étrange s’était emparée de moi. Quatre jours, et cinq nuits durant, le réel fit désertion, me laissant seul me débattre avec les illusions. Et systématiquement que j’ai senti céder l’emprise de ma volonté, que je fus sur le point de me laisser rejoindre l’abime, tu es venue veiller sur moi. Tu gardais le silence, mais ce silence n’en était pas. La fièvre diminuait, le sommeil alors fondait sur moi, et toi, tu rejoignais ta chambre.

Le sixième jour, je brulais le manuscrit. Le cimetière était désert, ta tombe semblait encore neuve, le marbre n’avait pas encore subi les outrages du temps. Le papier crépitait dans le sceau en métal, et pendant ce temps, je fumais en silence une cigarette, observant les flammes consumer ma fièvre. Voilà, en volute de fumée, les mots s’envolent. Ils sont tiens désormais.

En quittant le cimetière, je laissai derrière moi plus que ma chair, plus que ma prose. J’ai traversé le porche, je n’étais plus le même. Ma voiture était garée deux rues plus loin, pourtant je rentrai à pied.

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