Le meilleur reste à venir. Et s’il ne vient pas, c’est nous qui irons à lui. C’est du moins ce qu’elle m’aurait dit, ma mère. Une femme merveilleuse. Sensible. Un peu folle. Un brin romantique, ma mère. Le genre qui ne se démonte pas, malgré l’obstination de la vie à lui démontrer qu’elle avait tort.

L’avenir, pour moi, ne promettait rien de bon. Je lui faisais face, et ce que je voyais venir dans ma direction, c’était surtout une pluie de balles et de déflagrations. L’avenir venait à moi, tandis que j’allais au front. Ma mère n’avait jamais eu à affronter la charge d’un bataillon. Elle est décédée trop jeune, emportée par le typhus, sans jamais avoir eu à subir l’outrage du temps.

En un sens, c’était heureux. Au moins elle n’aura pas à porter le deuil de son unique enfant.

Dans la montre à gousset qu’elle m’avait laissée en héritage, une ancienne locution latine avait été frappée à l’intérieur du capot. L’histoire familiale voulait qu’elle eût appartenu à mon arrière-grand-père, un vicaire défroqué qui a l’église avait choisi l’amour d’une des paroissiennes du village. Je ne connaissais rien au latin ni à la foi catholique. Je jouais nerveusement à ouvrir et refermer le clapet, juste pour sentir mes doigts agir, comme pour compenser cette terrible attente.

Les plus terribles rumeurs circulaient dans le wagon, mais à voix basse, de crainte d´être surpris par les commissaires politiques qui veillaient au moral des troupes. On chuchotait que le peloton ou la guillotine attendait quiconque surprit d’une quelconque pensée dissidente. Et on ajoutait que ce sort valait peut être mieux encore que ce qui nous attendait au front. Mais en vérité, personne ne bronchait. Nous savions tout du terrible destin qui nous tendait les bras, mais nous avions tous au cœur l’improbable espoir de passer à travers les mailles des filets.

Car si nous savions ce qui nous attendait, c’est que certains en étaient revenus et avaient raconté ce qu’ils avaient vécu. Et si certains en étaient revenus, pourquoi pas moi ? C’est ainsi que l’on nous tenait. L’espoir de survivre, et l’incrédulité, cette idée tenace que la mort jamais ne s’intéresse qu’aux autres.

En partant, j’avais laissé de côté tout espoir de retour. Non pas que je croyais ma mort proche, subite et douloureuse. Mais si le meilleur reste à venir, c’est qu’un jour dans la vie de chacun, se trouve un point d’inflexion à partir duquel le meilleur est passé. Un jour à partir duquel le souvenir de ce qui fut est plus doux que l’espoir de ce qui sera.

Pour moi, le meilleur n’est plus à venir, le meilleur fut. Avant de partir, j’ai revendu la vieille bâtisse au fermier voisin. Je ne reviendrais pas, quelle que soit l’issue du combat.

Le barda à côté de moi, je m’enfonce vers les ténèbres. Et, alors que le convoi traverse le pays de part en part et en pleine nuit, je me demande qui de moi ou de la réalité a subitement cédé à la folie.

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