Tout est fiction. Le monde entier est fictif. Un écheveau de causes et d’effets, dont il ne sert à rien de remonter la piste, si ce n’est à nous conduire vers des impasses, des voies sans issue, des conséquences que rien ne semble lier à une cause précise. Certaines choses semblent destinées à survenir, d’autres subissent un déclin inexplicable. Rien ne semble juste, tout est arbitraire.

Le doute lui-même est teinté d’opprobre, comme si la volonté de remettre en question le monde fiction était elle-même une posture fictive, un mensonge dans le mensonge. C’est ainsi que s’écrit la réclame pour le fonds de commerce de la peur. À une fiction vraie s’est substitué un simulacre, dont l’ensemble ne tient qu’au fait que nous en soyons tous simultanément auteurs et consommateurs.

Il n’est plus possible d’être, puisqu’il nous faut sans cesse incarner telle ou telle fiction. Nous ne sommes pas, nous jouons à être. Nous ne naissons pas commerçants, banquier, consultant, infirmier. Nous devenons ces choses en prétendant l’avoir toujours été, si bien que nous finissons par incarner ces identités à force d’auto persuasion.

Et malheur à celui qui, lucide, distingue l’ombre des rouages ici à l’œuvre.

C’est une chose que d’être lucide, c’en est une autre que de faire preuve de courage. Tout juste avais-je celui de refuser de participer à la course à laquelle mes parents me prédestinaient. Après trois mois de classes préparatoires, je m’étais inscrit dans une petite université de province. Je ne m’y présentais guère que pour rater mes partiels, comme tant d’autres, et cela semblait ne gêner personne.

Alors, j’observais l’écoulement du temps comme un horloger se penche sur une pendule défectueuse. Je ne sortais guère, ne voyais que peu de monde, et écrivais beaucoup. Je m’imaginai des vies auréolées de gloires et de succès, pour mieux ensuite déchirer ses fantasmes à deux sous qui soudain me faisaient honte.

Le temps. J’étais devenu obsédé par ce dernier. Seule l’irrésistible flèche de l’entropie ne cédait en rien aux coups de butoir de mon cynisme. Non, pas cynisme. Indifférence. Le cynique lui, aime l’objet de son amertume. Et de l’amour, je ne connaissais rien.

Tout est fiction, mais rien ne peut faire l’objet d’une histoire s’il ne s’inscrit pas dans le temps. Le temps est la condition nécessaire à la fiction. Abroger le temps, et seule l’être subsiste, sans plus ni de devenir, ni d’héritage. L’éternité n’est pas une mesure sans fin de temps, mais son absence absolue.

Ne pouvant ni me résoudre à ne plus être ni me soustraire à l’emprise du temps, je faisais face à une énième impasse. Il était tard, trois heures je crois. Un amas de cendres et de mégots de cigarettes s’était constitué par concrétion successive autour de mon bureau.

La fin de l’année universitaire était là. Il faisait chaud, d’une moiteur exceptionnelle pour une fin de printemps. Je me jetais dans le lit, tentant d’étouffer ma pensée avec mon oreiller. La nuit gardait le silence, comme une amie dépositaire d’un secret ne pouvant le partager avec moi.

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