Ce matin, quelque chose a basculé en moi. C’était très net, une fêlure irrémédiable, et pourtant je n’arrivais pas à mettre un nom sur ce qui m’arrivait. Ce matin, je me suis réveillée auprès de mon mari, un homme que je pensais aimer depuis dix ans, et pourtant, en le regardant encore endormi, un profond dégoût s’est saisi de moi.

Comme une envie urgente de fuir, de m’enfuir de cet endroit, de ce chez moi qui m’oppressait au lieu de m’apaiser.

Ce matin n’avait pourtant rien de particulier. Sur mon bureau avant de partir, je rassemblais mes notes de cours, ainsi que celles pour la réunion pédagogique de ce soir. Le rendez-vous avec le recteur était prévu peu après la pause déjeuner. Je n’avais qu’un seul cours magistral à donner ce matin, et un TD à animer un peu avant la réunion.

Rien, ni le quotidien de la veille, ni cette journée banale, ne m’avait préparée à ce qui s’était brisé en moi.

En rentrant ce soir-là, je le retrouvais dans le salon penché sur quelques copies du bac blanc. Je l’observais discrètement depuis la cuisine américaine. Il était toujours le même homme, l’air faussement sévère, trahi par la légère commissure de ses lèvres. Il restait charmant, malgré les tempes grisonnantes.

Autrefois, je buvais ses paroles, son savoir encyclopédique, sa culture immense. Dans ses bras, je m’étais laissée aller au frisson d’une liaison passionnelle que nous savions interdite. Ses mains d’hommes ont, dans une certaine mesure, modelé mon corps de femme.

Mais il ne dégageait plus rien de cet aura qui m’avait renversé lorsque j’étais moi-même étudiante dans son cours. Aujourd’hui, plus rien en lui ne subsistait qui ne soit à même de m’impressionner. Il était descendu de son piédestal, j’avais ôté de lui chacun des attributs du mystère. Seul l’homme nu subsistait, et cette vision m’était insupportable.

Je ne l’aimais plus. Je ne l’aimais tellement plus, que je doutais même l’avoir un jour aimé.

Nous avons dîné. Nous avons discuté de choses et d’autres. Nous nous sommes couchés. Nous avons fait l’amour, comme si de rien n’était, comme si rien en moi n’avait changé, comme si lui-même n’avait rien remarqué. Puis il s’est assoupi.

Il est trois heures. Dehors, notre rue pavillonnaire est déserte. Au loin se dresse la barrière de la rocade, elle-même déserte à cette heure-ci. Elle encercle la cité endormie, comme un gigantesque Ouroboros. La ville dort, et moi je veille sur ma fracture, ce gouffre qui s’ouvre et qui ne se refermera plus.

Demain matin, il faudra bien que je lui dise que c’est fini. Ce sera long et compliqué, douloureux et venimeux, mais ce sera fait. Je pleurerai, il me suppliera, essayera de me raisonner, puis il me maudira, avant enfin de laisser le silence venir combler l’abime entre nous.

Et puis demain, c’est Samedi. Un jour pratique pour se séparer. Cette pensée m’est venue spontanément, et je ne sais si elle fait de moi un monstre, ou tout simplement une femme seule.

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