Qu’il me jette la première pierre, celui qui n’a jamais voulu être un autre homme. Celui qui n’a jamais rêvé d’être différent, né de parents différents, logé à l’enseigne d’une destinée différente. Et ce rejet de moi-même vers autrui, loin de me libérer, m’enferme plus profond encore.

Pour mon frère, cette ultime lâcheté faisait comme une tache d’encre sur mon âme. Il n’avait jamais conçu le monde autrement que comme la raison nécessaire et suffisante à son existence. « Le monde est une scène, me disait-il, et j’en suis le seul héros. » Ce n’était pas de la suffisance. Je savais que derrière l’arrogance se cachait le héros seul face à la seule chose qui vaille la peine d’être conquise : soi-même.

Alors, je gardais pour moi ce dégout de moi-même, et m’enfonçait chaque jour plus en avant sur les terres du silence.

Et puis, la guerre a éclaté. On dit des guerres qu’elles éclatent, et l’on entend par là le fracas du canon, mais en vérité, la guerre avait débuté longtemps avant la première déflagration. Paniquées, certaines personnes dans notre entourage s’étaient soudain découvert d’inconnues ardeurs patriotiques, ou le désir subi de fuir au loin. Je les observais alors avec dédain. Il fallait être aveugle pour ne pas avoir vu venir ce qui à moi me semblait une évidence.

Mon frère fut mobilisé. Pas moi. Moi, et mon pied bot n’avons pas à faire la guerre. Nous ne sommes bons qu’à geindre ou à se faire entretenir. Nous ne sommes bons à rien.

Un matin, un jeudi, mon frère, en arme, et en tenue, prit le train avec sa compagnie. Il faisait beau ce jour-là, l’été était lourd de promesses, mais j’étais sombre. Là encore, j’éprouverai un peu de remords, et beaucoup d’envie. J’aurais tant voulu être à sa place, un soldat parmi les autres, une fratrie, une unité.

Il n’est jamais revenu.

Avec le temps, me disait ma mère, on apprend à vivre avec l’intolérable. Le temps sur moi n’avait aucun effet. Ce que mon frère avait laissé de béant en moi, c’était cet homme qu’il aurait pu être à ma place. À travers lui, il me semble, j’aurai pu vivre, ou du moins, m’offrir l’illusion d’une vie. J’aurai aimé sa femme comme lui l’aurait fait. Ses enfants auraient pu être les miens. La balle qui s’est fichée net dans son hémisphère occipital droit à travers le globe oculaire gauche n’a pas fauché une seule vie, mais deux.

Paradoxalement, je n’ai pas versé de larmes, ni sur son corps ni sur mon âme. Privée du tuteur qui me maintenait debout, je me sentis soudain libérée de la contrainte de vivre. Non que je pensais à me suicider, en cela également j’étais lâche.

Une nouvelle vie alors s’insuffla en moi, encore plus sombre que celle qui jadis occupait mes oripeaux. Au retour de la guerre, nombreux furent les blessés, amputés ou défigurés. Il ne restait plus un seul homme debout, au sens propre comme au figuré. Un temps, voir tant d’hommes rejoindre ma condition me réjouit. Mais cela ne dura qu’un temps.

Le silence céda alors la place au cynisme le plus noir, cynisme qu’aucun remède n’aurait su éradiquer de mes veines.

La guerre était finie, mais je savais bien que la suivante avait débuté.

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