Elle ajuste d’une seule main un casque énorme qui lui recouvre une partie de ses tresses, puis rabat sur sa tête une énorme capuche doudoune, dont seul son visage émerge. D’un léger mouvement du corps, elle se synchronise avec le tempo d’une musique dont elle seule peut entendre le rythme. Puis son regard se porte vers la fenêtre, vers le défilé des natures mortes le long de la voie ferrée. Elle s’extirpe du monde, elle n’est plus vraiment là.

Ses lèvres, sans qu’un seul son ne soit émis, s’articulent et se mettent à vibrer. Elle chante ce qu’elle écoute, probablement sans même s’en rendre compte, où alors peut être comme pour mieux vivre la musique. Alors, bien malgré moi, je lis.

« …des illusions de choix dans des illusions de vies
Des rêves en polyuréthane dans des villes en plastique
Sous un soleil Center Parc on s’aime en numérique… »

La plupart des personnes s’imaginent qu’aucun bruit jamais ne s’entend dans le monde du silence. J’ai beau être sourd, et savoir qu’elle ne prononce aucun son, c’est comme si soudain elle chantait pour moi. Il n’y a aucune différence, aucune échelle de valeurs entre le murmure et le vacarme. Elle chante, et pas même elle le sait.

Le silence pour moi est un fracas perpétuel. Je ne suis pas né sourd. La mémoire de la musique me hante, je me noie parfois dans l’amertume de son absence…

« …Et les bouches parlent mais les Cœurs sont muets
On serait tous morts si les regards pouvaient tuer… »

Le RER accélère, et fait comme une embardée subite. Mais personne n’y prête attention. Englué dans la nasse du quotidien, il en faut beaucoup pour nous surprendre peu. Elle non plus. Tout au plus s’est-elle penchée en arrière, puis en avant, pour compenser l’inertie, puis la force de Coriolis dans le grand virage.

Mon regard s’arrête sur ses lèvres charnues, sans maquillage. Je « l’écoute », sans forcément tout comprendre. Elle semble en colère. Elle sonne déterminée.

« ..Et tous les opportunistes, les faux clowns tristes
Ceux qui se plaignent tout le temps, en fait tous ceux qui profitent… »

Son téléphone vibre, et l’arrache à la mélopée. Elle jette un œil à un message, esquisse comme une mine d’agacement, ne répond pas, et range son appareil. La scène a duré, quoi, à peine quelques secondes. Mais ce silence soudain, cette interruption involontaire des programmes, m’a semblé une éternité.

Le temps s’écoule à la mesure du bruit. Je porte encore la mémoire des éclats de rires et de voix, et de la manière dont ce vacarme faisait s’écouler le temps plus rapidement que lors de mes insomnies nocturnes. C’est plus fort que moi, je l’écoute, et imagine sa voix.

« …Les Cœurs sont prêts, ce sont les têtes qui cogitent
Les cœurs veulent aimer, ce sont les corps qui coïtent
L’espoir sous corticoïde, anti inflammatoire… »

La rame marque un arrêt dans une gare qui m’est inconnu, mais qui ressemble à s’y méprendre à des dizaines d’autres en Ile de France. Sans un regard en arrière, elle se jette sur le quai dès que la porte métallique le permet. Je l’observe marcher d’un pas rapide vers les portiques. Une sonnerie que je n’entends pas se met à retentir, je manque de me faire happer par le mécanisme.

La rame repart. Je reste seul, accompagné du silence.

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