« Toi, faire le portrait de quelqu’un ? Cela t’est impossible ! » Pourquoi ? « Parce que tu es irrémédiablement condamné à te faire face. Tu ne vois pas les autres, tu les ressens. Ils t’effleurent la peau, ou touchent ton cœur, mais ils te sont invisibles. Toi, tu es Narcisse, condamné à ne voir que toi dans le reflet des autres. Écris un portrait pour voir, et ce sera encore le tien que tu feras. »

La sentence est sans appel. Peut-on de toute façon vraiment nommer sentences celles qui offrent encore la possibilité d’être débattues ?

De qui fait-on le portrait, lorsque l’on parle d’une personne que l’on n’a jamais rencontrée ? Que croit-on connaitre les uns des autres à travers les échanges épistolaires, les brefs messages, les émotions à l’état brutes ?

Elle s’appelle Venise. Venise, et c’est tout un univers qui devant nous se dresse, un mythe, une des rares cités qui à ce jour à su conserver une part de l’enchantement du monde. Je me souviens. J’en ai écumé les canaux lors des Biennales. J’ai pris mon petit déjeuner Place Saint-Marc, comme des millions de touristes. Je m’y suis perdue la nuit venue, dans les ruelles désertes bordées d’eau saumâtre de part et d’autre.

Venise ne s’offre à personne. Ceux qui ont cru la conquérir en ont toujours payé le prix. C’est elle qui nous ravit le cœur. Dans un même mouvement de jeu d’ombres elle possède et s’infiltre à jamais dans la mémoire du voyageur. On ne peut jamais l’oublier. Elle qui d’un dédain sérénissime nous ignore, alangui dans les eaux de la lagune.

Elle s’appelle Venise. Comme la cité, elle illumine le monde. Elle donne à la lumière toute la chaleur qui lui manquait. Elle met au jour ce qui ne peut se révéler que sous l’action d’un regard attentionné et ouvert. Un regard qui d’un même élan dis je t’aime et te pardonne. Elle est du peuple de ceux qui font naitre chez les autres les meilleurs sentiments. Elle réside au cœur du firmament, moi qui l’observe des ténèbres.

Mais, comme l’antique cité des Doges repose sur l’eau, ses canaux à elle sont emplis de larmes. Une étrange mélancolie semble parfois la saisir par surprise, comme l’averse soudaine d’un orage d’été. Le silence se fait, autour de l’ombre portée d’un passé dont elle seule connait les mystères. Comme quelque chose en elle, qui continue de tourner en boucle, sans que jamais la rémission ne soit totale et définitive.

Elle s’appelle Venise. Et comme Venise, elle n’a nul besoin de partager ses secrets. On vient à elle pour sa lumière, on y reste pour la caresse apaisante de son ombre les jours d’été caniculaire. Venise, heureuse, a pourtant une histoire.

Et cette histoire, il ne me revient pas de l’écrire.

Le portrait, c’est une carte qui offre plus de questions que de réponses. Faire un portrait, c’est trahir. C’est dessiner une personne à partir des contours de son ombre, c’est réaliser une carte à l’encre invisible. La lumière vacille, l’ombre change, l’encre sèche, et ni le contour ni son tracé ne sont plus.

Que savons-nous des étoiles ? Elles n’ont pas de comptes à rendre. Elles s’offrent lumineuses sans jamais rien attendre en retour.

Et Venise, parmi elles, continue de briller, sans jamais se départir en rien de son mystère…

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