beau: adj m.

Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Month: March 2014

Le sens de la marche

Le meilleur reste à venir. Et s’il ne vient pas, c’est nous qui irons à lui. C’est du moins ce qu’elle m’aurait dit, ma mère. Une femme merveilleuse. Sensible. Un peu folle. Un brin romantique, ma mère. Le genre qui ne se démonte pas, malgré l’obstination de la vie à lui démontrer qu’elle avait tort.

L’avenir, pour moi, ne promettait rien de bon. Je lui faisais face, et ce que je voyais venir dans ma direction, c’était surtout une pluie de balles et de déflagrations. L’avenir venait à moi, tandis que j’allais au front. Ma mère n’avait jamais eu à affronter la charge d’un bataillon. Elle est décédée trop jeune, emportée par le typhus, sans jamais avoir eu à subir l’outrage du temps.

En un sens, c’était heureux. Au moins elle n’aura pas à porter le deuil de son unique enfant.

Dans la montre à gousset qu’elle m’avait laissée en héritage, une ancienne locution latine avait été frappée à l’intérieur du capot. L’histoire familiale voulait qu’elle eût appartenu à mon arrière-grand-père, un vicaire défroqué qui a l’église avait choisi l’amour d’une des paroissiennes du village. Je ne connaissais rien au latin ni à la foi catholique. Je jouais nerveusement à ouvrir et refermer le clapet, juste pour sentir mes doigts agir, comme pour compenser cette terrible attente.

Les plus terribles rumeurs circulaient dans le wagon, mais à voix basse, de crainte d´être surpris par les commissaires politiques qui veillaient au moral des troupes. On chuchotait que le peloton ou la guillotine attendait quiconque surprit d’une quelconque pensée dissidente. Et on ajoutait que ce sort valait peut être mieux encore que ce qui nous attendait au front. Mais en vérité, personne ne bronchait. Nous savions tout du terrible destin qui nous tendait les bras, mais nous avions tous au cœur l’improbable espoir de passer à travers les mailles des filets.

Car si nous savions ce qui nous attendait, c’est que certains en étaient revenus et avaient raconté ce qu’ils avaient vécu. Et si certains en étaient revenus, pourquoi pas moi ? C’est ainsi que l’on nous tenait. L’espoir de survivre, et l’incrédulité, cette idée tenace que la mort jamais ne s’intéresse qu’aux autres.

En partant, j’avais laissé de côté tout espoir de retour. Non pas que je croyais ma mort proche, subite et douloureuse. Mais si le meilleur reste à venir, c’est qu’un jour dans la vie de chacun, se trouve un point d’inflexion à partir duquel le meilleur est passé. Un jour à partir duquel le souvenir de ce qui fut est plus doux que l’espoir de ce qui sera.

Pour moi, le meilleur n’est plus à venir, le meilleur fut. Avant de partir, j’ai revendu la vieille bâtisse au fermier voisin. Je ne reviendrais pas, quelle que soit l’issue du combat.

Le barda à côté de moi, je m’enfonce vers les ténèbres. Et, alors que le convoi traverse le pays de part en part et en pleine nuit, je me demande qui de moi ou de la réalité a subitement cédé à la folie.

0
Partagez votre lecture:

Elle ajuste d’une seule main un casque énorme qui lui recouvre une partie de ses tresses, puis rabat sur sa tête une énorme capuche doudoune, dont seul son visage émerge. D’un léger mouvement du corps, elle se synchronise avec le tempo d’une musique dont elle seule peut entendre le rythme. Puis son regard se porte vers la fenêtre, vers le défilé des natures mortes le long de la voie ferrée. Elle s’extirpe du monde, elle n’est plus vraiment là.

Ses lèvres, sans qu’un seul son ne soit émis, s’articulent et se mettent à vibrer. Elle chante ce qu’elle écoute, probablement sans même s’en rendre compte, où alors peut être comme pour mieux vivre la musique. Alors, bien malgré moi, je lis.

« …des illusions de choix dans des illusions de vies
Des rêves en polyuréthane dans des villes en plastique
Sous un soleil Center Parc on s’aime en numérique… »

La plupart des personnes s’imaginent qu’aucun bruit jamais ne s’entend dans le monde du silence. J’ai beau être sourd, et savoir qu’elle ne prononce aucun son, c’est comme si soudain elle chantait pour moi. Il n’y a aucune différence, aucune échelle de valeurs entre le murmure et le vacarme. Elle chante, et pas même elle le sait.

Le silence pour moi est un fracas perpétuel. Je ne suis pas né sourd. La mémoire de la musique me hante, je me noie parfois dans l’amertume de son absence…

« …Et les bouches parlent mais les Cœurs sont muets
On serait tous morts si les regards pouvaient tuer… »

Le RER accélère, et fait comme une embardée subite. Mais personne n’y prête attention. Englué dans la nasse du quotidien, il en faut beaucoup pour nous surprendre peu. Elle non plus. Tout au plus s’est-elle penchée en arrière, puis en avant, pour compenser l’inertie, puis la force de Coriolis dans le grand virage.

Mon regard s’arrête sur ses lèvres charnues, sans maquillage. Je « l’écoute », sans forcément tout comprendre. Elle semble en colère. Elle sonne déterminée.

« ..Et tous les opportunistes, les faux clowns tristes
Ceux qui se plaignent tout le temps, en fait tous ceux qui profitent… »

Son téléphone vibre, et l’arrache à la mélopée. Elle jette un œil à un message, esquisse comme une mine d’agacement, ne répond pas, et range son appareil. La scène a duré, quoi, à peine quelques secondes. Mais ce silence soudain, cette interruption involontaire des programmes, m’a semblé une éternité.

Le temps s’écoule à la mesure du bruit. Je porte encore la mémoire des éclats de rires et de voix, et de la manière dont ce vacarme faisait s’écouler le temps plus rapidement que lors de mes insomnies nocturnes. C’est plus fort que moi, je l’écoute, et imagine sa voix.

« …Les Cœurs sont prêts, ce sont les têtes qui cogitent
Les cœurs veulent aimer, ce sont les corps qui coïtent
L’espoir sous corticoïde, anti inflammatoire… »

La rame marque un arrêt dans une gare qui m’est inconnu, mais qui ressemble à s’y méprendre à des dizaines d’autres en Ile de France. Sans un regard en arrière, elle se jette sur le quai dès que la porte métallique le permet. Je l’observe marcher d’un pas rapide vers les portiques. Une sonnerie que je n’entends pas se met à retentir, je manque de me faire happer par le mécanisme.

La rame repart. Je reste seul, accompagné du silence.

0
Partagez votre lecture:

Fictions…

Tout est fiction. Le monde entier est fictif. Un écheveau de causes et d’effets, dont il ne sert à rien de remonter la piste, si ce n’est à nous conduire vers des impasses, des voies sans issue, des conséquences que rien ne semble lier à une cause précise. Certaines choses semblent destinées à survenir, d’autres subissent un déclin inexplicable. Rien ne semble juste, tout est arbitraire.

Le doute lui-même est teinté d’opprobre, comme si la volonté de remettre en question le monde fiction était elle-même une posture fictive, un mensonge dans le mensonge. C’est ainsi que s’écrit la réclame pour le fonds de commerce de la peur. À une fiction vraie s’est substitué un simulacre, dont l’ensemble ne tient qu’au fait que nous en soyons tous simultanément auteurs et consommateurs.

Il n’est plus possible d’être, puisqu’il nous faut sans cesse incarner telle ou telle fiction. Nous ne sommes pas, nous jouons à être. Nous ne naissons pas commerçants, banquier, consultant, infirmier. Nous devenons ces choses en prétendant l’avoir toujours été, si bien que nous finissons par incarner ces identités à force d’auto persuasion.

Et malheur à celui qui, lucide, distingue l’ombre des rouages ici à l’œuvre.

C’est une chose que d’être lucide, c’en est une autre que de faire preuve de courage. Tout juste avais-je celui de refuser de participer à la course à laquelle mes parents me prédestinaient. Après trois mois de classes préparatoires, je m’étais inscrit dans une petite université de province. Je ne m’y présentais guère que pour rater mes partiels, comme tant d’autres, et cela semblait ne gêner personne.

Alors, j’observais l’écoulement du temps comme un horloger se penche sur une pendule défectueuse. Je ne sortais guère, ne voyais que peu de monde, et écrivais beaucoup. Je m’imaginai des vies auréolées de gloires et de succès, pour mieux ensuite déchirer ses fantasmes à deux sous qui soudain me faisaient honte.

Le temps. J’étais devenu obsédé par ce dernier. Seule l’irrésistible flèche de l’entropie ne cédait en rien aux coups de butoir de mon cynisme. Non, pas cynisme. Indifférence. Le cynique lui, aime l’objet de son amertume. Et de l’amour, je ne connaissais rien.

Tout est fiction, mais rien ne peut faire l’objet d’une histoire s’il ne s’inscrit pas dans le temps. Le temps est la condition nécessaire à la fiction. Abroger le temps, et seule l’être subsiste, sans plus ni de devenir, ni d’héritage. L’éternité n’est pas une mesure sans fin de temps, mais son absence absolue.

Ne pouvant ni me résoudre à ne plus être ni me soustraire à l’emprise du temps, je faisais face à une énième impasse. Il était tard, trois heures je crois. Un amas de cendres et de mégots de cigarettes s’était constitué par concrétion successive autour de mon bureau.

La fin de l’année universitaire était là. Il faisait chaud, d’une moiteur exceptionnelle pour une fin de printemps. Je me jetais dans le lit, tentant d’étouffer ma pensée avec mon oreiller. La nuit gardait le silence, comme une amie dépositaire d’un secret ne pouvant le partager avec moi.

0
Partagez votre lecture:

L’oubli…

Je n’ai jamais cessé d’écrire. La source qui s’écoule du bout de mes doigts jamais ne s’est tarie. Et quand le papier venait à manquer les jours de peu qu’encore je continuais d’écrire, en moi, sur la peau fine et tannée à la surface de ma conscience.

C’est publier que j’ai cessé de faire. Étrange, comme l’on confond les deux. Comme si écrire toujours se devait d’avoir pour destinataire la masse anonyme du public le plus vaste. Parfois, on écrit pour soi. Souvent, on écrit pour une personne. Mais les écrits anonymes, ceux que l’on destine au plus grand nombre, sont rarement dignes d’intérêt.

Autrefois, mon éditeur venait me faire le mauvais procès de celui qui a investi dans une mauvaise affaire. Il passait me voir, au café où j’ai mes habitudes, pour me faire reproche de ne jamais avoir publié ce troisième roman, celui qui aurait clôt le cycle. Il me parlait du succès des deux premiers, et ses arguments sur moi n’avaient aucune emprise, à son grand désespoir.

Et puis, un jour, il a cessé de venir. D’autres auteurs populaires ont été découverts, ou fabriqués de toute pièce. Et moi, on m’a enfin oublié.

Ce que l’oubli dérobe, il le paie en liberté. Le refus, même raisonné, pèse sur les épaules de celui qui résiste, comme le gon de la porte sur laquelle on tambourine. Être oublié, c’est être libre à nouveau, libre de ne plus être celui qui fut oublié.

Ce n’était qu’à cette condition que je pouvais mettre un terme au manuscrit du troisième tome. Ce jour-là, en une seule nuit, je terminai les cinq chapitres manquants, apposait le sceau du mot fin, puis rangeai le manuscrit dans le secrétaire de la chambre du fond.

Cette chambre, je n’y remettais plus les pieds. Une fine couche de poussière s’était déposée sur les meubles, sur le lit, insinué partout. Cette même poussière qui avait fini par gripper les rouages de ma mécanique. Pourtant, je ne cède en rien, ni à la mélancolie, ni à l’oubli, ni au pardon. Cette pièce plongée dans l’obscurité, je réalise bien en quoi elle est faite à l’identique de moi-même.

Le lendemain, une fièvre étrange s’était emparée de moi. Quatre jours, et cinq nuits durant, le réel fit désertion, me laissant seul me débattre avec les illusions. Et systématiquement que j’ai senti céder l’emprise de ma volonté, que je fus sur le point de me laisser rejoindre l’abime, tu es venue veiller sur moi. Tu gardais le silence, mais ce silence n’en était pas. La fièvre diminuait, le sommeil alors fondait sur moi, et toi, tu rejoignais ta chambre.

Le sixième jour, je brulais le manuscrit. Le cimetière était désert, ta tombe semblait encore neuve, le marbre n’avait pas encore subi les outrages du temps. Le papier crépitait dans le sceau en métal, et pendant ce temps, je fumais en silence une cigarette, observant les flammes consumer ma fièvre. Voilà, en volute de fumée, les mots s’envolent. Ils sont tiens désormais.

En quittant le cimetière, je laissai derrière moi plus que ma chair, plus que ma prose. J’ai traversé le porche, je n’étais plus le même. Ma voiture était garée deux rues plus loin, pourtant je rentrai à pied.

0
Partagez votre lecture:

Le portrait…

« Toi, faire le portrait de quelqu’un ? Cela t’est impossible ! » Pourquoi ? « Parce que tu es irrémédiablement condamné à te faire face. Tu ne vois pas les autres, tu les ressens. Ils t’effleurent la peau, ou touchent ton cœur, mais ils te sont invisibles. Toi, tu es Narcisse, condamné à ne voir que toi dans le reflet des autres. Écris un portrait pour voir, et ce sera encore le tien que tu feras. »

La sentence est sans appel. Peut-on de toute façon vraiment nommer sentences celles qui offrent encore la possibilité d’être débattues ?

De qui fait-on le portrait, lorsque l’on parle d’une personne que l’on n’a jamais rencontrée ? Que croit-on connaitre les uns des autres à travers les échanges épistolaires, les brefs messages, les émotions à l’état brutes ?

Elle s’appelle Venise. Venise, et c’est tout un univers qui devant nous se dresse, un mythe, une des rares cités qui à ce jour à su conserver une part de l’enchantement du monde. Je me souviens. J’en ai écumé les canaux lors des Biennales. J’ai pris mon petit déjeuner Place Saint-Marc, comme des millions de touristes. Je m’y suis perdue la nuit venue, dans les ruelles désertes bordées d’eau saumâtre de part et d’autre.

Venise ne s’offre à personne. Ceux qui ont cru la conquérir en ont toujours payé le prix. C’est elle qui nous ravit le cœur. Dans un même mouvement de jeu d’ombres elle possède et s’infiltre à jamais dans la mémoire du voyageur. On ne peut jamais l’oublier. Elle qui d’un dédain sérénissime nous ignore, alangui dans les eaux de la lagune.

Elle s’appelle Venise. Comme la cité, elle illumine le monde. Elle donne à la lumière toute la chaleur qui lui manquait. Elle met au jour ce qui ne peut se révéler que sous l’action d’un regard attentionné et ouvert. Un regard qui d’un même élan dis je t’aime et te pardonne. Elle est du peuple de ceux qui font naitre chez les autres les meilleurs sentiments. Elle réside au cœur du firmament, moi qui l’observe des ténèbres.

Mais, comme l’antique cité des Doges repose sur l’eau, ses canaux à elle sont emplis de larmes. Une étrange mélancolie semble parfois la saisir par surprise, comme l’averse soudaine d’un orage d’été. Le silence se fait, autour de l’ombre portée d’un passé dont elle seule connait les mystères. Comme quelque chose en elle, qui continue de tourner en boucle, sans que jamais la rémission ne soit totale et définitive.

Elle s’appelle Venise. Et comme Venise, elle n’a nul besoin de partager ses secrets. On vient à elle pour sa lumière, on y reste pour la caresse apaisante de son ombre les jours d’été caniculaire. Venise, heureuse, a pourtant une histoire.

Et cette histoire, il ne me revient pas de l’écrire.

Le portrait, c’est une carte qui offre plus de questions que de réponses. Faire un portrait, c’est trahir. C’est dessiner une personne à partir des contours de son ombre, c’est réaliser une carte à l’encre invisible. La lumière vacille, l’ombre change, l’encre sèche, et ni le contour ni son tracé ne sont plus.

Que savons-nous des étoiles ? Elles n’ont pas de comptes à rendre. Elles s’offrent lumineuses sans jamais rien attendre en retour.

Et Venise, parmi elles, continue de briller, sans jamais se départir en rien de son mystère…

0
Partagez votre lecture:

Candide, assassin…

Qu’il me jette la première pierre, celui qui n’a jamais voulu être un autre homme. Celui qui n’a jamais rêvé d’être différent, né de parents différents, logé à l’enseigne d’une destinée différente. Et ce rejet de moi-même vers autrui, loin de me libérer, m’enferme plus profond encore.

Pour mon frère, cette ultime lâcheté faisait comme une tache d’encre sur mon âme. Il n’avait jamais conçu le monde autrement que comme la raison nécessaire et suffisante à son existence. « Le monde est une scène, me disait-il, et j’en suis le seul héros. » Ce n’était pas de la suffisance. Je savais que derrière l’arrogance se cachait le héros seul face à la seule chose qui vaille la peine d’être conquise : soi-même.

Alors, je gardais pour moi ce dégout de moi-même, et m’enfonçait chaque jour plus en avant sur les terres du silence.

Et puis, la guerre a éclaté. On dit des guerres qu’elles éclatent, et l’on entend par là le fracas du canon, mais en vérité, la guerre avait débuté longtemps avant la première déflagration. Paniquées, certaines personnes dans notre entourage s’étaient soudain découvert d’inconnues ardeurs patriotiques, ou le désir subi de fuir au loin. Je les observais alors avec dédain. Il fallait être aveugle pour ne pas avoir vu venir ce qui à moi me semblait une évidence.

Mon frère fut mobilisé. Pas moi. Moi, et mon pied bot n’avons pas à faire la guerre. Nous ne sommes bons qu’à geindre ou à se faire entretenir. Nous ne sommes bons à rien.

Un matin, un jeudi, mon frère, en arme, et en tenue, prit le train avec sa compagnie. Il faisait beau ce jour-là, l’été était lourd de promesses, mais j’étais sombre. Là encore, j’éprouverai un peu de remords, et beaucoup d’envie. J’aurais tant voulu être à sa place, un soldat parmi les autres, une fratrie, une unité.

Il n’est jamais revenu.

Avec le temps, me disait ma mère, on apprend à vivre avec l’intolérable. Le temps sur moi n’avait aucun effet. Ce que mon frère avait laissé de béant en moi, c’était cet homme qu’il aurait pu être à ma place. À travers lui, il me semble, j’aurai pu vivre, ou du moins, m’offrir l’illusion d’une vie. J’aurai aimé sa femme comme lui l’aurait fait. Ses enfants auraient pu être les miens. La balle qui s’est fichée net dans son hémisphère occipital droit à travers le globe oculaire gauche n’a pas fauché une seule vie, mais deux.

Paradoxalement, je n’ai pas versé de larmes, ni sur son corps ni sur mon âme. Privée du tuteur qui me maintenait debout, je me sentis soudain libérée de la contrainte de vivre. Non que je pensais à me suicider, en cela également j’étais lâche.

Une nouvelle vie alors s’insuffla en moi, encore plus sombre que celle qui jadis occupait mes oripeaux. Au retour de la guerre, nombreux furent les blessés, amputés ou défigurés. Il ne restait plus un seul homme debout, au sens propre comme au figuré. Un temps, voir tant d’hommes rejoindre ma condition me réjouit. Mais cela ne dura qu’un temps.

Le silence céda alors la place au cynisme le plus noir, cynisme qu’aucun remède n’aurait su éradiquer de mes veines.

La guerre était finie, mais je savais bien que la suivante avait débuté.

0
Partagez votre lecture:

Le dilettante…

Le petit prince s’est endormi sur mon torse. Je réajuste délicatement sa tête contre mon épaule droite, et attrape mon clavier de la main gauche. Un court instant, un léger vertige voile mon regard. Cette fois, je suis allé trop loin, et ce n’est pas l’heure de sommeil volé à la matinée qui pourra contribuer à rembourser ma dette.

Un instant, j’essaye de calculer à combien d’heures de sommeil s’élève mon dû ? En vain. Une idée, terrible, me traverse. Et si nous les payions en heures de vie en moins ?

Je délaisse vite cette idée. D’une part, parce qu’elle ne mènera nulle part. De l’autre, ce qui est fait est fait, et que rien ne sert de s’encombrer de regrets, en particuliers non fondées et superstitieux.

J’ouvre mon gestionnaire de projets, et contemple la douzaine de Todo-list qui s’affiche simultanément. Les trois quarts des taches clignotent en rouge, comme autant de reproches coupables d’abandons. L’image de la publicité pour le parfum « égoïste » me vient en tête. Une façade blanche me domine. Des dizaines de fenêtres aux volets fermées qui soudain s’ouvrent simultanément en un simulacre de danse synchronisé. Et ces femmes qui hurlent, invectivent, et qui toutes, simultanément, referment les volets et me laisse seul dans la rue déserte, face à la façade blanche immaculée.

Oui, je suis bel et bien exténué, c’est acté. Le sommeil devra attendre.

J’ai pris du retard. La mise en page de mon ebook est à faire, la relecture n’a pas commencé, la couverture n’est encore qu’un projet Gimp, la paperasse est à faire, je n’ai pas pris le temps de configurer mon hébergement wordpress…

J’ai pris du retard, c’était prévisible, mais ce n’est pas grave.

L’avantage de travailler pour soi, dans l’anonymat le plus complet, c’est précisément que personne n’attend de vous aucunes preuves de ponctualité. Pas de deadlines, pas de démonstrations, de prototypes à livrer, de brouillon à rendre. De cet exercice, je suis juge et jury, partie prenante de part et d’autres de la ligne des enjeux.

Le petit prince ouvre les yeux, dépose sa main encore minuscule sur ma joue, et entonne une mélopée comme pour mieux se bercer au son de sa propre voix. J’appuie sur ma jambe, le rocking chair se met en mouvement. J’essaie de synchroniser le va et vient avec le rythme de son chant.

Et puis, il y a le texte avec Cédric à conclure. Le portrait de Venise à dessiner, mon cours à préparer, et les milliers d’autres engagements, petits ou grands, qu’un homme accumule au fil du temps…

Le temps. Le temps me manque. Mais il en va ainsi de la condition humaine, la fuite en avant, la flèche du temps braqué dans le dos, et qui elle, attend son heure pour presser sur la gâchette. Nous passons notre vie à la perdre, mais c’est cette perte qui nous met en mouvement. Un prêté pour un rendu. Quand nous aurons perdu la mort, quand vieillir ne sera plus qu’un souvenir, qu’aurons-nous d’autres perdu en chemin ?

0
Partagez votre lecture:

Fêlure…

Ce matin, quelque chose a basculé en moi. C’était très net, une fêlure irrémédiable, et pourtant je n’arrivais pas à mettre un nom sur ce qui m’arrivait. Ce matin, je me suis réveillée auprès de mon mari, un homme que je pensais aimer depuis dix ans, et pourtant, en le regardant encore endormi, un profond dégoût s’est saisi de moi.

Comme une envie urgente de fuir, de m’enfuir de cet endroit, de ce chez moi qui m’oppressait au lieu de m’apaiser.

Ce matin n’avait pourtant rien de particulier. Sur mon bureau avant de partir, je rassemblais mes notes de cours, ainsi que celles pour la réunion pédagogique de ce soir. Le rendez-vous avec le recteur était prévu peu après la pause déjeuner. Je n’avais qu’un seul cours magistral à donner ce matin, et un TD à animer un peu avant la réunion.

Rien, ni le quotidien de la veille, ni cette journée banale, ne m’avait préparée à ce qui s’était brisé en moi.

En rentrant ce soir-là, je le retrouvais dans le salon penché sur quelques copies du bac blanc. Je l’observais discrètement depuis la cuisine américaine. Il était toujours le même homme, l’air faussement sévère, trahi par la légère commissure de ses lèvres. Il restait charmant, malgré les tempes grisonnantes.

Autrefois, je buvais ses paroles, son savoir encyclopédique, sa culture immense. Dans ses bras, je m’étais laissée aller au frisson d’une liaison passionnelle que nous savions interdite. Ses mains d’hommes ont, dans une certaine mesure, modelé mon corps de femme.

Mais il ne dégageait plus rien de cet aura qui m’avait renversé lorsque j’étais moi-même étudiante dans son cours. Aujourd’hui, plus rien en lui ne subsistait qui ne soit à même de m’impressionner. Il était descendu de son piédestal, j’avais ôté de lui chacun des attributs du mystère. Seul l’homme nu subsistait, et cette vision m’était insupportable.

Je ne l’aimais plus. Je ne l’aimais tellement plus, que je doutais même l’avoir un jour aimé.

Nous avons dîné. Nous avons discuté de choses et d’autres. Nous nous sommes couchés. Nous avons fait l’amour, comme si de rien n’était, comme si rien en moi n’avait changé, comme si lui-même n’avait rien remarqué. Puis il s’est assoupi.

Il est trois heures. Dehors, notre rue pavillonnaire est déserte. Au loin se dresse la barrière de la rocade, elle-même déserte à cette heure-ci. Elle encercle la cité endormie, comme un gigantesque Ouroboros. La ville dort, et moi je veille sur ma fracture, ce gouffre qui s’ouvre et qui ne se refermera plus.

Demain matin, il faudra bien que je lui dise que c’est fini. Ce sera long et compliqué, douloureux et venimeux, mais ce sera fait. Je pleurerai, il me suppliera, essayera de me raisonner, puis il me maudira, avant enfin de laisser le silence venir combler l’abime entre nous.

Et puis demain, c’est Samedi. Un jour pratique pour se séparer. Cette pensée m’est venue spontanément, et je ne sais si elle fait de moi un monstre, ou tout simplement une femme seule.

0
Partagez votre lecture:

Méandres

Ce que le rêve révèle, la réalité l’ensevelie rapidement. Ce qui est sût se perd dès les premières secondes de l´éveil. Ce qui faisait sens semble soudain ne plus avoir ni queue ni tête. Les visages s’effacent, les noms s’oublient, les circonstances disparaissent. C’est ainsi. Le rêve s’évanoui, seul subsiste comme une rémanence le malaise d’avoir perdu quelque chose d’important.

Certains rêves en particulier me poursuivent encore. Régulièrement, j’en visite les méandres, et en redécouvre l’agencement absurde de lieux et de situations. Si bien que j’en connais comme une géographie cartésienne, qui pourtant n’aurait jamais fait sens si j’avais essayé d’en dessiner une carte.

Mais presque tous les rêves se délavent ainsi à la lessive de la réalité.

Et puis, il y a les autres, ceux qui se dissolvent pas, ceux qui marquent et laissent des traces au fer rouge à la surface de la conscience.

Sous mes pieds, dénudées, la morsure du sable fin, comme encore chaud de la journée passée. Devant moi se dresse un immense désert sombre, aux dunes basses et à l’horizon lointain. Une lune noire, démesuré, occupe le ciel, et s’y distingue en cela qu’elle recouvre les innombrables étoiles de son ombre. A ce moment-là, je sais comme on sait dans les rêves que cette lune noire, c’est la pupille du ciel.

En ce lieu, la fin des temps s’est produite il y a déjà longtemps. Le temps lui-même ici n’a plus court. Le sable que je foule est constitué des cendres de la mémoire du monde, fine et poudreuse. Quelque part dans ce désert, une dune agrège la mémoire de ce que je fus et de ce que je serais.

Je longe les rives d’un océan évaporé, puis les ruines d’une ville dont ne subsistent pas même les fondations. Je marche dans ce qui ressemble à un immense bruit blanc, et pourtant, je sais que là il y avait l’océan, et qu’ici se dressait la cité qui lui faisait face.

Je ne suis pas seul. Du moins, je ne ressens rien de l’immense solitude de ce paysage désertique. Se sentir seul, c’est savoir qu’on pourrait ne pas l’être. L’esseulement est un désir, et le désir n’a plus cours là où le temps n’est plus.

Je dérive, d’un non-lieu à un autre. Seul me préoccupe la question de savoir quel dieu oublié peut donc bien vouloir faire de moi un témoin de ce qui se trouve au-delà de la fin des choses. Je n’appartiens pas à ce non-temps, alors pourquoi suis-je ici ?

Au sommet d’une dune plus haute que les autres, j’embrasse du regard l’horizon. Le même abime me répond quel que soit la direction ou je tourne la tête. Pas un souffle de vent qui ne soulève un nuage de poussière. Si nulle part ne diffère d’ici, alors à quoi bon poursuivre mon errance ? Je m’assois au sommet, et tente de faire corps avec le silence.

Elle s’assoit à mes côtés, celle qui m’a fait venir de si loin. J’ai la conviction de l’avoir toujours connue, mais je ne me rappelle jamais son visage. Nous restons là, assis sur les cendres, sans prononcer un seul mot. Aucun ici n’a de sens.

Seul scintillent les étoiles dans le firmament. Elles aussi ont disparues il y a longtemps. C’est leur mémoire qui s’obstine à briller dans le noir.

Je me réveille toujours avant d’avoir pu lui adresser la parole. Je me réveille avec au nez le parfum particulier des cendres, et la conviction étrange que ce rêve n’en était pas vraiment un. La douche, chaude et vaporeuse, n’efface pas les invisibles traces du sable immiscé en moi.

Et ces jours-là se passent sans que vraiment je puisse être totalement au monde, comme si, quelque part, quelque chose me retient….

0
Partagez votre lecture:

© 2017 beau: adj m.

Theme by Anders NorenUp ↑