Il était là, posé sur la table de chevet. J’avais mieux à faire, pourtant que d’ouvrir un roman oublié sur une table de chevet. Et en principe, moins on en sait le « client » de nos « services », mieux on se porte. Les scrupules, voilà ce à quoi la curiosité ouvre la porte.

Mais pour une raison étrange, je pris le livre, l’ouvrit à sa première page, pointa ma lampe torche, et en lu la première ligne. « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas… »

Quel type de personne peut bien lire un tel truc avant de s’endormir ? 
Je refermais le livre et le reposât sans prendre la peine de le remettre à sa place.

La cambriole est un métier. Plus difficile que vous ne l’imaginez, et pourtant plus simple également. Entrer les mains vides, ressortir les mains pleines. Oubliez vos idées reçues. Cambrioler ne s’agit pas d’une course contre la montre. Nous n’essayons pas d´être discret – à la limite, de nos jours, c’est la discrétion qui est suspecte. Nous ne prenons pas non plus la peine d’effacer nos traces. A quoi bon ?

Cambrioler, c’est un métier comme les autres, une tâche ingrate de surcroit, le vol du lâche. Oubliez la gloire, Arsène Lupin et mission impossible. Dans l’échelle des infamies, si tant est qu’il y en ait une, le cambrioleur est là, tout en bas, à peine plus haut que le voleur à la tire et le dealer à la petite semaine.

J’avais passé l’âge de prétendre être meilleur qu’un autre. J’avais besoin d’argent, et je pouvais cambrioler. A la conjonction de ces deux faits se trouvait l’explication de ma présence dans cette chambre ce soir.

J’avais arrêté de lire jeune, et ne m’y était jamais remis. J’avais pour les mots un tout autre usage. Plutôt que de les coucher sur le papier, je préférai m’en servir pour coucher les femmes entre mes draps. Activité ludique s’il en est, mais couteuse, à la longue.

Je m’apprêtais à sortir de la chambre pour passer à la pièce suivante quand l’évidence me rattrapa. J’avais fait les trois quart de la maison. Et je n’y avait vu pas un seul livre. Pas une seule bibliothèque qui ne fut utilisé à autres choses qu’à exposer des bibelots sans valeurs. Pas un seul magazine sur la table basse à côté du canapé. Pas une seule pile de livres en souffrance d’être lues un jour prochain.

Cette maison était vierge de toute écriture. Sauf ce livre-là, posé sur la table de chevet.

Un criminel qui ne fait pas preuve de perspicacité ne fait pas de vieux os. Quelque chose n’allait pas. Je retournai à la table de chevet, et repris le livre en main. C’était un poche, tout ce qu’il y a de plus classique. Je l’ouvris à nouveau, pour mieux le feuilleter. Certaines pages avaient été annotées, une écriture fine et étroite, que je n’arrivais pas à lire à la lumière bornée de la lampe torche.

Ce « client », je me l’étais procuré sur le réseau. C’était un site web anonyme et sécurisé qui surveille les réseaux sociaux comme Facebook ou Foursquare de nos futures victimes. Dès l’annonce d’un départ en vacance, ou un check in éloigné, la victime est désignée mure. Il suffit de cliquer pour obtenir son adresse, moyennant finance bien entendu. Une fois un « client » pré opté, il disparait du site pour quelques temps, afin d’éviter que deux cambrioleurs ne se retrouvent au même endroit au même moment.

C’est que certain malentendus peuvent avoir une issue fatale.

Ce livre, j’aurai du le reposer. Mais pour une raison inconnue, ou flairant une bonne affaire, je le mis dans la poche de mon blouson, et quitta la propriété sans terminer mon travail…

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