J’éprouve de l’empathie pour le Bartleby de Melville, et, à bien des égards, lui ressemble souvent.

Car, malgré l’élan d’enthousiasme qui me porte, et la simplicité que j’essaye d’entretenir au quotidien, je reste un homme discret. Je suis de ceux qui ne s’inviteront pas à une conversation si je n’y ai été invité expressément, je déjeune seul, et, globalement, parle peu. Si bien que cette discrétion, qui souvent contribue à me rendre invisible, est toute aussi souvent confondu avec, au mieux de la retenue, au pire de la froideur.

Rien n’est plus faux. J’aime sans retenue ni garde fous, comme je déteste avec application et méthode. Je suis un homme de passions et de silences. Je ne tiens juste pas à en faire étalage. Si je me tais, ce n’est pas par désintérêt, ou par dédain, mais parce que j’aurai jugé n’avoir rien à dire qui puisse être utile à quoi que ce soit.

Faire preuve de retenue, c’est se tenir en retrait du monde, un pas en arrière, comme pour mieux en observer la totalité et en mesure la taille de l’allonge de ses bras. C’est une posture du sage, celui qui garde le silence le temps nécessaire de trouver les mots justes. En cela, c’est une posture salutaire.

Mais la retenue est un outil, pas une ligne de conduite.

Faire l’éloge de la retenue, c’est faire l’éloge du renoncement. Car qu’est se retenir sinon s’abstenir de participer, et taire en soi l’élan que l’on allait exprimer selon sa propre nature. Se retenir, c’est se tenir au bord du bal, et observer les danseurs sans y prendre part. C’est un spectacle magnifique, et on y trouve de la sérénité, il est vrai, mais pas de la vie. Observer la vie n’est pas vivre. Et renoncer, puisqu’il s’agit bien de cela que cette retenue, c’est renoncer à vivre.

Au renoncement, je préfère l’acceptation. Accepter, c’est se tenir droit, debout dans le désert, conquis par son immensité, et conscient de la soif qui pointe, mais sans se laisser aller ni au désespoir ni aux mirages, qui sont toutes deux facettes de la même chimère. Voir le monde tel qu’il est, prendre note de ce qu’il offre et de qu’il coute, et vivre malgré tout, car vivre est la seule option.

Et vivre, c’est prendre part à la danse. Peu importe la démarche raide, les mouvements plus ou moins chaloupés, les bras disgracieux, les chutes parfois. La vie est de toute façon une longue chute vers l’oubli. Alors dansons.

Bartleby, c’est l’homme de la retenue, celui qui fit le choix de ne plus prendre part au monde. C’est un choix tragique, qu’il paya de sa vie, et qui nous laisse face à un mystère, l’explication même de cette retenue extrême qui laissa à sa mort le monde sans réponse.

Mais en ce qui me concerne, la retenue dont je fais peut être preuve ne se fait que dans la mesure où je fais le choix conscient à un instant T d’adopter cette posture. Que je le juge utile, et je me fais volubile, ou conquérant, ou séducteur.

Ma retenue n’est que l’équivalent comportemental de la retenue de l’opération arithmétique. Il vient toujours le moment où il faut en faire la somme.

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