Felipe Arruti n’était pas un mauvais bougre. Enfin, pas plus que ses collègues de la grande conserverie générale. Et pas moins que ses voisins, amis et confidents, le grand Lluis, et ce bon vieux Arteaga. Felipe était au fond un homme de la pampa Argentine, un véritable gaucho, que l’ironie du sort avait jeté en Espagne après que sa mère ait fui la dictature de José Félix Uriburu. Tout ça pour se retrouver à grandir dans l’Espagne franquiste.

Felipe avait grandi à l’ombre de ce coup du sort tragique, qui frappa sa mère, et la laissait parfois en larmes le soir venu, pantin désarticulé dans la grande cuisine froide.

« Arru », comme on l’appelait dans le quartier, était comme pétri de fatalisme. Il portait si bien l’indifférence qu’il aurait pu en incarner l’étendard, et nul n’avait le souvenir de ne jamais l’avoir vu en colère ou en révolte. Son mutisme, qui parfois passait pour de l’abandon, ou pire, de l’abnégation, son mutisme donc était tel qu’on l’appelait en douce « Arru le muet », ou encore « le mur Arru ».

C’est que Felipe, à son caractère laconique, associait un véritable corps d’athlète, deux épaules larges comme des buffets, prolongées de deux bras parfaitement équilibrés, qui eux même s’ornaient de deux mains rugueuses et fortes comme des battoirs. Felipe n’était pas particulièrement beau. Sa musculature était le produit du travail, et ne relevait donc pas des canons classiques de la beauté grecque.

De fait, il ne s’est jamais battu. Il n’en a jamais eu besoin. Nul n’avait envie d’aller argumenter avec ce mur muet, de crainte qu’il ne se décide soudain à s’exprimer à grand coup de savate.

Pour autant, il y avait en Felipe comme une absence, comme si sa propre présence lui était complétement incongrue. Felipe était continuellement ailleurs, ici sans être là, comme un énorme golem sans esprit qui attend les ordres du rabbin. Oh bien sûr, vous lui parlez, et il vous regarde. Mais dans ce regard noir comme une nuit d’encre, vous vous retrouviez soudain au bord d’un gouffre profond.

On dit des argentins qu’ils ont le sang chaud, et qu’ils ont tellement fait de guerres que chaque famille compte au moins un gradé glorieusement mort sur le champ de bataille. Felipe lui, n’avait pas le sang particulièrement chaud. Mais il héritait en effet d’une longue ligné d’hommes célèbres, dont sa mère égrenait les noms comme une liturgie.

Il l’écoutait avec patience, sans jamais poser de questions. Il ne comprenait pas les enjeux de ces nombreuses batailles, ni pourquoi tous ces hommes étaient morts. Il ne comprenait pas le lien entre eux et lui.

Et quand elle mourra à son tour, il se retrouva à 30 ans héritier d’une histoire et d’un passé dont il ne savait que faire.

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