– « Voyez-vous, monsieur, le problème avec l’énergie cinétique, c’est que si elle ne croit que linéairement avec la masse, elle croit avec le carrée de la vitesse, ce qui a pour effet de démultiplier sa valeur. » L’homme, en tenue négligé, ménagea une pause dramatique.

– « Excusez-moi, Monsieur, mais je ne vois pas le rapport avec la raison de ma présence… » Commença le second individu au costume marron.

– « Mais justement, j’y viens. Je dois vous dire, Monsieur, j’ai un certain talent, une intuition naturelle pour ces choses-là. Et je me dois de vous prévenir : je perçois une grande quantité d’énergie cinétique en vous ! Une quantité colossale ! »

– « Allons mais vous divaguez ! »

– « Oh, j’aimerai Monsieur, je préférerai ! Mais je crains bien que non. Car voyez-vous, l’énergie cinétique, en général, on ne s’en rend pas bien compte. Par moment, on va vite, on s’emballe, on appuie sur la pédale de l’accélérateur, et hop, on accumule de l’énergie cinétique. Et puis après, quoi, on freine, la vitesse diminue, et l’énergie cinétique d’autant, et tout se passe bien, vous voyez. C’est bénin. »

– « Ah, c’est rassurant… »

– « Ne soyez point trop confiant. Car le problème, Monsieur, ce n’est pas d’engranger de l’énergie cinétique. Le problème, c’est quand elle se libère. A la faveur d’un choc violent. »

– « Ah bon ? »

– « Et bien oui, si l’énergie cinétique venait, par malheur, à devoir se libérer d’un coup… Oh la la, je ne vous raconte pas le dégagement de chaleur ! Et puis sur le coup, les corps souffrent, la chair en pâtit, les os se fissurent, les dents tombent ! Si on est point vigilant, on finit en pulpe Monsieur ! »

– « Ah bon ??? » ajouta l’homme soudain mal à l’aise.  

– « Je vais vous dire, Monsieur, vous m´êtes sympathique. Vous êtes un brave homme, vous faites votre métier. Un dur labeur, ingrat si souvent… Je vous comprends. Alors parfois, on va vite, on bâcle un peu son sujet, on commet des erreurs, tout va si vite de nos jours… Qui pourrait vous blâmer, n’est-ce pas ? »

– « Oh écoutez, j’essaie de faire de mon mie… »

– « Non, vraiment, ne soyez pas humble, puisque je vous dit que je comprends. Alors voilà, vous faites vite, empressé, énergique, et voilà, vous sonnez, un beau matin, à ma porte. Vous vous présentez, bonjour, Monsieur Lecompte, Huissier… » L’homme ce faisant imite théâtralement l’arrivé de l’huissier, puis continua. « Que n’avez-vous pas fait là, malheureux ? Car ce faisant, vous ne vous doutiez pas que vous rentreriez dans le champ potentiel de mon crochet du droit ! Vous voilà donc, plein d’énergie cinétique, irrésistiblement attiré vers mon poing comme la gravité nous attire au sol !!! Quel drame est sur le point de se jouer ! »

– «  S’il s’agit d’une menace, je… »

– « Moi, Monsieur, vous menacez ? Allons, je suis un homme de bonne compagnie, un sportif, 15 ans de boxe Française, aucune défaite ! Je reconnais, on m’a condamné une fois ou deux, pour voie de fait. Mais que celui qui ne s’est jamais emporté me lance la première pierre. Et puis j’ai purgé ma peine, non ? J’ai droit à ma rédemption, ne pensez-vous pas ? » L’huissier, blanc comme un linge, semblait s’affaisser à chaque mot.

– « Ecoutez, ne nous emballons pas… »

– « La preuve, Monsieur, que je suis homme de bonne volonté ! N’ai-je pas attiré l’attention sur la désastreuse rencontre potentielle entre votre énergie cinétique et mon crochet du droit ? Et, au vu de l’empressement que vous avez fait preuve à tambouriné à ma porte de si bon matin, je dirai que de la vitesse, vous n’en manquez pas ! Un véloce que vous êtes ! Tellement d’énergie cinétique, si maladroitement mis à contribution, il ne resterait que de la pulpe, je le crains… Allons, vous êtes un Monsieur posé, réfléchi, prompte à bondir sur l’occasion et l’opportunité que l’on vous offre de vous tirer de ce mauvais pas. A moins que je fasse preuve d’une erreur de jugement, auquel cas… »

– « Oui.. Oui, bon, il est vrai, je crois, qu’il me manque quelque pièces… des justificatifs concernant cette dette.. » Ânonna l’huissier… « Et bon… Je devrais peut être d’abord m’enquérir de ces derniers… Avant de… Et bien… Voilà, je devrais sans doute prendre congé… »

– « Oh, mais faites mon brave Monsieur. Ce fut un plaisir de vous avoir rencontré, un plaisir mutuel, je n’en doute point. Je conserve votre carte, sait-on jamais. Un homme de votre valeur, d’une telle droiture, mériterai bien que je lui rende visite. Oh, et surtout, prenez votre temps. Ne vous pressez pas. Ce n’est jamais bon de cumuler trop d’énergie cinétique, et j’en sais quelque chose, parole de boxeur ! » L’homme explosa de rire.

L’huissier ne demanda pas son reste, descendit les marches à reculons, lentement, très lentement, avant de repartir d’un pas qui semblait peu assurée.

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