Demain, direction Séoul. Si j’apprécie de voyager, j’ai pour une fois l’impression de partir dans l’urgence, sans avoir eu la chance de clarifier et de mettre de côté ma vie le temps de mon déplacement. Ce qui est en cours restera en souffrance, et devra faire preuve de patience. A la place se fait jour l’étrange sensation de devoir s’arracher à un quotidien pressant, à laquelle s’ajoute l’inquiétude diffuse d’avoir oublié quelque chose d’important, faute d’avoir eu le temps de bien se préparer.

Peu importe, le temps du voyage fera office de soupape de décompression et d’ajustement. Parfois, je me dis que si la téléportation n’existe pas, ce n’est pas pour une vulgaire raison physique, mais plutôt à cause de la nature de notre conscience. C’est elle qui met du temps à voyager, et nous retient au moment présent. Nous sommes non seulement attachés à ce moment présent, qu’il nous est impossible de quitter, mais également ancré dans le lieu de ce moment. L’expérience du monde nécessite du temps et de l’espace.

Qu’à cela ne tienne, demain est un autre jour.

Je laisse de côté mes préparatifs, et reprends mes notes. Dans les pages du moleskine, lundi dernier, un seul paragraphe: « L’anonyme, c’est celui qui n’a pas de nom. Comme notre ombre, il n’existe que pour mieux désigner notre altérité. »

On ne connait pas l’anonyme, ce qui n’as pas de nom ne peut se concevoir. Il n’incarne rien, et à ce titre peut tout incarner, à l’image du soldat anonyme qui symbolise des milliers de milliers de cadavres à lui seul. L’anonyme, c’est l’autre, celui dont nous ne connaissons, ni ne voulons connaitre le prénom.

L’anonymat, c’est aussi une imposture. Nous ne sommes anonymes que de nous envers la multitude, car en vérité, nous disposons tous d’une dénomination. Sept milliard d’individus, et pas un seul anonyme. Peu importe la culture, peu importent les coutumes. Il n’y a pas d’anonyme, il n’y a que le potentiel non réalisé d’une rencontre qui ne se fera jamais.

Si j’avais noté cette phrase dans mon carnet, c’est parce que j’écris souvent ainsi, à partir d’une idée simple. Peut-être avais-je envie de parler de quelqu’un qui perd son nom à la faveur d’une amnésie ? Ou une histoire inspirée de ce que l’on retrouve souvent dans les contes, et qui veut que si l’on donne son nom à une sorcière, on lui donne tout pouvoir sur sa volonté ? Une nouvelle policière sur une usurpation d’identité ? Un conte philosophique pour expliquer pourquoi nous devenons à l’image de notre nom, et non l’inverse ? Un détour religieux autour des nombreux noms de Dieu dans tel ou tel culture ? Le rappel de comment on brise la volonté des hommes en leur attribuant et en les désignant par un numéro, comme dans les camps de concentration ? La recherche éperdue du prénom d’une femme par un homme tombé amoureux d’elle dans le métro ? L’histoire généalogique d’un arrière-petit-fils a qui l’on a donné le même prénom que son ancêtre, et qui va commettre les mêmes erreurs fondamentale ? Une nouvelle moralisatrice au sujet d’une femme qui s’est créé tellement de fausse identité sur internet qu’elle finit par s’emmêler les pinceaux ?

Et peut-être bien qu’un jour j’écrirai toutes ses histoires. Mais pas ce soir.

Le nom, son appropriation, sa transmission, sa perte ou son usurpation, voilà un sujet qui ne connait pas de fin. Nos noms sont importants, ils sont la première unité qui nous permet de raisonner non pas en catégorie, mais en terme humain.

Il n’y a pas d’anonyme, il n’y a que des êtres humains dont nous ne connaissons pas le nom. Et dès que nous connaissons le nom de quelqu’un, nous ne pensons déjà plus de la même façon. Et à l’avenir, il n’y aura plus d’anonymes, car plus personne n’acceptera de l’être.

Nous ne parlerons plus du soldat anonyme, mais du dernier soldat anonyme. Et c’est un progrès, en attendant le jour où nous célébrerons la mémoire du dernier soldat tout court.

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