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Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Date: 3 February 2014

La vieille femme et la mer…

Le présent est la ligne de faille qui partage les eaux. D’une part, le passé et son cortège de souvenirs. De l’autre, le futur et son chapelet de promesses. Mais, une fois arrivée à l’embouchure, tout se mêle sans plus de distinction ni d’importance. Au bout du chemin, la mer. Au bout du chemin, l’oubli.

Le futur suit la loi des rendements décroissants. Plus le temps passe, moins il est utile d’y investir.

Je suis au crépuscule de ma vie. Mes miroirs me renvoient l’image d’une vieille femme, et je peine à y reconnaitre celle que je fus. Ce qui me fait face désormais n’est qu’une inexorable dérive. Déjà, les enjeux de ce monde m’indiffèrent. Déjà, je quitte les rives.

A défaut d’investir le présent, je remonte le cours du passé. La mémoire y est un musée dont l’agencement change chaque nuit. Je me rappelle le visage de mon mari, et avant lui celui de mes premiers amours, et avant eux celui de ma mère et de mes grands-parents. Ce monde, tout ce monde-là, n’est plus que ruines, ruines sur lesquelles celui-ci a été édifié.

Petite, je ne comprenais pas pourquoi les archéologues devaient creuser. Les villes, même détruites, ne conservaient-elle pas leur place ? Pourquoi fouiller en terre ce qui devait en toute logique se trouver à sa surface ?

Ce n’est que bien plus tard, que je compris que le monde était ainsi fait que l’on bâtisse au-dessus des ruines du précédent, et non à côté. Les villes ne déambulent pas, elles se concassent les unes sur les autres.

Moi aussi, bientôt, je serai morte et enterrée, et à leur tour mes os peut être feront fondation, moi qui n’a jamais eu d’enfant. Ce n’est que justice. Et puis, que l’on ne me pleure pas. J’ai bien vécu jusque-là.

Aujourd’hui, je crois au passé comme d’autres croient en l’avenir. Le passé n’est pas plus immobile et figé que le futur peut l’être, et peut être est-ce là l’un des secrets les mieux gardé au monde. Je ne suis plus belle, plus personne ne me convoite, aucun homme ne cherche plus à flatter ma beauté en la comparant à l’étendue de ma culture.

Mais il n’empêche, je fus cette femme, sophistiqué, énergique, difficile, indomptable. Et c’est parce que je le fus, que je le suis encore. Je le suis encore, à cette époque.

J’esquisse un sourire. Qui pourrait reprocher cette petite pointe d’orgueil à la vielle dame que je suis ? La malice est un baume comme un autre, n’est-ce pas ? Et j’ai passé l’âge des prétentions.

Ne pas avoir d’avenir ne signifie pas pour autant ne pas avoir de présent. J’enseigne les mathématiques en cours de soutien à de jeunes lycéens. Je guide de petits groupes à travers les musées Franciliens. Je prends soin de la roseraie que mon mari aimait tant.

Le temps passe en perle de pluie sur mes plumes, et je reste hermétique. Je dérive sans couler ni faire naufrage. Ne plus avoir de cap ne signifie pas non plus ne plus savoir prendre gout à la vie. Je n’ai-je crois jamais rien compris à cette forme particulière de romantisme, celle qui d’un écueil en fait un iceberg.

Je crois désormais savoir pourquoi. C’est que pour être désespéré, encore faut-il en avoir eu un jour à perdre. La tristesse, la mélancolie, comme la nostalgie, sont aussi des prières, l’espoir de retrouver l’objet de ces émotions, ou le regret de savoir que l’on ne les retrouvera jamais.

Moi, je n’ai plus envie d’entretenir l’espoir. Je n’ai pas plus envie de me laisser aller à un vain exercice de contrition. Je n’ai plus qu’une seule ambition : dériver au gré de mes envies, satisfaite de n’avoir aucun autre désir que celui d’être celle que suis.

Je vois déjà poindre l’embouchure. A la faveur d’une marée, la mer se saisira de moi bien assez tôt.

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Felipe Arruti

Felipe Arruti n’était pas un mauvais bougre. Enfin, pas plus que ses collègues de la grande conserverie générale. Et pas moins que ses voisins, amis et confidents, le grand Lluis, et ce bon vieux Arteaga. Felipe était au fond un homme de la pampa Argentine, un véritable gaucho, que l’ironie du sort avait jeté en Espagne après que sa mère ait fui la dictature de José Félix Uriburu. Tout ça pour se retrouver à grandir dans l’Espagne franquiste.

Felipe avait grandi à l’ombre de ce coup du sort tragique, qui frappa sa mère, et la laissait parfois en larmes le soir venu, pantin désarticulé dans la grande cuisine froide.

« Arru », comme on l’appelait dans le quartier, était comme pétri de fatalisme. Il portait si bien l’indifférence qu’il aurait pu en incarner l’étendard, et nul n’avait le souvenir de ne jamais l’avoir vu en colère ou en révolte. Son mutisme, qui parfois passait pour de l’abandon, ou pire, de l’abnégation, son mutisme donc était tel qu’on l’appelait en douce « Arru le muet », ou encore « le mur Arru ».

C’est que Felipe, à son caractère laconique, associait un véritable corps d’athlète, deux épaules larges comme des buffets, prolongées de deux bras parfaitement équilibrés, qui eux même s’ornaient de deux mains rugueuses et fortes comme des battoirs. Felipe n’était pas particulièrement beau. Sa musculature était le produit du travail, et ne relevait donc pas des canons classiques de la beauté grecque.

De fait, il ne s’est jamais battu. Il n’en a jamais eu besoin. Nul n’avait envie d’aller argumenter avec ce mur muet, de crainte qu’il ne se décide soudain à s’exprimer à grand coup de savate.

Pour autant, il y avait en Felipe comme une absence, comme si sa propre présence lui était complétement incongrue. Felipe était continuellement ailleurs, ici sans être là, comme un énorme golem sans esprit qui attend les ordres du rabbin. Oh bien sûr, vous lui parlez, et il vous regarde. Mais dans ce regard noir comme une nuit d’encre, vous vous retrouviez soudain au bord d’un gouffre profond.

On dit des argentins qu’ils ont le sang chaud, et qu’ils ont tellement fait de guerres que chaque famille compte au moins un gradé glorieusement mort sur le champ de bataille. Felipe lui, n’avait pas le sang particulièrement chaud. Mais il héritait en effet d’une longue ligné d’hommes célèbres, dont sa mère égrenait les noms comme une liturgie.

Il l’écoutait avec patience, sans jamais poser de questions. Il ne comprenait pas les enjeux de ces nombreuses batailles, ni pourquoi tous ces hommes étaient morts. Il ne comprenait pas le lien entre eux et lui.

Et quand elle mourra à son tour, il se retrouva à 30 ans héritier d’une histoire et d’un passé dont il ne savait que faire.

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