beau: adj m.

Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Month: February 2014 (page 1 of 2)

L’encre et le miroir…

Ecrire, c’est une tâche qui, dans l’idéal, se conjugue mieux au quotidien. Peu importe le sujet, le fond ou la forme. Il faut, jour après jour, extraire de soi la matière noire propre à se laisser coucher sur le papier blanc. Qu’importe la qualité. Il y a les jours avec, et il y a les jours sans. C’est l’ascèse qui fait l’écrivain.

Moi, je suis un mauvais élève, l’un de ceux qui se reposent bien trop sur leurs acquis et leurs instincts, et qui, bon an mal an, passent à travers les mailles du filet. Je me fixe une règle, l’ascèse d’une écriture quotidienne, comme pour mieux la transgresser un peu plus loin. Presque malgré moi, la vie se charge de me retenir loin de ma tâche et de mes lois.

Nous nous ressemblons, vous et moi. Car exactement de la même façon que nous habillons nos actes des apparences du rationnel longtemps après avoir agi, nous nous trouvons à posteriori des excuses justifiant le fait de ne pas avoir donné libre cours à ce que l’on aurait pourtant aimé faire. Nous faisons sens après avoir fait tout court. Que quiconque ne s’est jamais laissé un jour aller à embraser des lèvres offertes par surprise pour, ensuite seulement, se demander le nom de leur propriétaire, me jette la première pierre.

C’est ainsi que nous maintenons notre cohérence. L’illusion d’un équilibre. Maintenir l’harmonie intérieure malgré les faits.

Quoi qu’il en soit, quiconque fait le choix d’écrire s’écrit soi-même à l’encre de Chine. Que j’écrive de la fiction, mes récits de voyages, des contes philosophiques, ou même mes états d’âmes, cela importe peu. Car dans tous les cas, voilà que je parle de moi, et en moi, c’est de vous dont je parle. Dans l’autre, en vérité, c’est soi-même que l’on recherche. En moi, c’est votre image qui en premier lieu vous intéresse.

Rassurez-vous, il en va de même pour chacun, même moi. Nous ne lirions pas par exemple les auteurs classiques, si nous n’y retrouverions pas quelque chose comme une résonnance entre soi-même et ce qui fut un jour écrit par un auteur décédé qui ne pouvait rien connaitre de nous. Rien d’anormale, au contraire.

La mécanique en est simple. Comme la longueur de l’ombre portée permet de mesurer la hauteur d’une pyramide, c’est à la mesure de ce qui de l’autre nous ressemble ou nous sépare, que l’on apprend à se connaitre soi-même. Nous n’avons de nous-même qu’une image partielle, décousue, et seule celles que les autres nous retournent nous renseignent et nous instruisent.

En d’autres termes, en parlant de moi, je parle de vous, car si je ne le faisais pas, vous n’auriez pas lu jusqu’ici. C’est l’un des nombreux paradoxes de cet art si particulier. Et en avoir conscience, c’est garantir l’humilité en toute circonstance.

Car je ne suis que le miroir sur lequel se reflète votre image…

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L’assurance…

De l’assurance, il n’en avait que l’allure. Evidemment, du haut de son mètre quatre-vingt-cinq, l’homme longiligne, vêtu d’un costume noir et d’un beau manteau cintré, au visage glabre et au regard perçant, peut sembler impressionnant de prime abord. Seulement voilà, le costume était prêt à porter, les ongles de sa main droite soigneusement rongés, et ses chaussures avaient visiblement connus des jours meilleurs.

L’assurance, ce n’est malheureusement pas une toge dont l’on peut se vêtir à volonté. Et à mes yeux, la seule assurance qu’il m’inspirait, c’était l’assurance d’être déçue à coup sûr. Oh, il était charmant, et sa conversation plaisante. Mais de lui, je savais déjà tout avant même qu’il ne prononce le moindre mot.

Combien d’hommes s’imaginent qu’il suffit de sortir une carte platinium, d’avoir un corps fin et élancé, ou encore de faire preuve d’une audace d’opérette, pour pouvoir séduire une femme comme moi ? L’audace, la voilà qui s’efface à la première difficulté. Le corps musclé est à la portée de n’importe quel idiot venu, encore faudrait-il savoir s’en servir. Et la carte platinium, la voici ridicule quand je sors ma carte infinite.

Je m’ennuie. Je ne trouve personne à ma mesure.

Ce n’est pas, je ne crois pas, que je sois difficile. Ces hommes si décevants, je les aime parfois. Je les aime, mais je me lasse. Suis-je la seule à ne pas souffrir la médiocrité de ces hommes si petits et de leurs rêves si grands ?

Je coupe court au diner. Il ne comprend pas, mais comme je ne suis pas cruelle, je prétends une journée chargée demain, et promet un prochain diner bientôt. Les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent. En homme prétendument galant, il me reconduit chez moi. En homme prétendument charmant, il me souhaite une bonne nuit. Mais je lis la déception dans son regard quand je ne l’invite pas à monter prendre un dernier verre.

Dans le hall de l’immeuble, enfin seule, je retire mes chaussures à talons, et prend l’ascenseur pieds nus. La clef dans la serrure produit une série de déclic familier et rassurante. Dans le salon, la fille de la voisine regarde une série américaine. Je lui demande si la soirée s’est bien passée, puis lui glisse un billet avant de la reconduire. En revenant dans le salon, j’éteins la télévision, puis me dirige vers les chambres.

Les soirs où je sors, ma fille dort toujours avec la veilleuse allumée. Je me glisse dans la pièce, caresse ses cheveux blonds, et dépose un baiser sur son front. En ressortant, je ne referme pas la porte de sa chambre. Elle dort mieux quand elle m’entend dans l’appartement.

La douche brule ma peau. Un temps, perdue dans les vapeurs d’eau, j’oublie l’homme au long manteau noir, les pavés humides de Paris, mon anniversaire qui approche, j’oublie même qui je suis devenue. Je me berce, et des images de mon enfance me viennent, sans ordre précis, ni raison d’être. Je me laisse faire, je pénètre en moi, et le monde devient bué, humide et chaud.

Quand enfin, je m’allonge au lit, je n’ai plus la force de lire. J’éteins la lampe de chevet, et l’obscurité envahit la chambre. Je ferme les yeux quand soudain j’entends la porte qui s’ouvre lentement. Une forme, maladroite, menue et chaude, se glisse dans le lit. Sans ouvrir les yeux, j’enlace ma fille, dépose sa tête sur mon épaule, et nous nous endormons ainsi, toutes les deux, comme seules au monde.

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Signes…

Va et vient d’un même élan sombre, les pulsations de mon cœur battent la mesure d’une symphonie de silence, et d’un même mouvement, décomptent le vécu comme ce qu’il reste à vivre. Vivre, qu’est-ce à dire, bien peu de chose, un état temporaire de la matière organique, un état qui la distingue à peine du règne minéral.

Un hasard, mais ce hasard fonde tout, tout ce qui découle de nous.

Nous, à la fois source et embouchure d’un fleuve démesuré de signes, un écoulement permanent, où tout ce qui peut être signifié se voit marqué au fer rouge d’un signifiant. Nous baignons dans ce fleuve aux rives si éloignées l’une de l’autre que l’on pourrait se croire en pleine mer. Rejoindre la rive, c’est abandonner l’empire du signe. Ce qu’il s’y trouve ne peut se raconter.

Le monde est double, et nous produisons des signes comme autant de liens dans une vaine tentative d’unir ce qui est à ce qui est ressenti. Le signe est une monnaie d’échange dont nous ne pouvons pas connaitre la valeur, tant cette dernière est relative à chacun. Je t’offre mon amour, tu n’y perçois que de l’amitié. Ainsi va le monde, d’un malentendu à un autre.

Va et vient d’un même élan sombre, ce que je t’offre en échange n’est que l’ombre de ce qui me possède, et d’un même mouvement, symbolise l’offert comme ce qu’il reste à offrir. Offrir, qu’est-ce à dire, bien peu de chose, ce qui se possède, ne se possède que ce que dure la vie, une hypothèque sur ce qui n’est à moi que de nom, et non de fait.

Je ne possède rien qui ne soit digne d’intérêt, rien qui ne soit véritablement mien.

Peut-être est-ce pour cela que tout me semble factice et dénué de sens. Celui qui dit « Ceci est à moi… » oublie de dire « … tant que je vis, et que l’on ne me le retire pas de gré ou de force. » Combien de ses non-dits servent de fondations oubliées et profondes au règne de ceux qui se sont approprié le monde ? Et celui qui dit « Ceci est à moi… » n’oublie-t-il pas non plus de dire que « … ceci me possède. » ?

Le signe, c’est la marque de l’appropriation. Ce que nous nommons, nous en prenons possession, ne serait-ce que pour mieux se réjouir de cette illusion. Mais une illusion reste une chimère, et moi je suis en quête de vérité. Cet amour, celui que j’éprouve à ton égard, je ne veux pas lui donner de nom. Je ne te veux pas mienne. Je préfère aimer en vain que de te perdre.

Va et vient d’un même élan sombre, mes mains offrent à voir le triste spectacle de l’abandon, et d’un même mouvement, mesurent la distance comme ce qu’il reste à parcourir.

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Hong Kong

Hong Kong, voilà bien la dernière grande métropole en Asie que je n’avais pas pu visiter jusqu’à présent. J’ai vu Shanghai frénétiquement changer, creuser des lignes de métro comme si le sol était fait de pâte à modeler, et devenir une ville verticale vertigineuse. Mais je n’avais jamais eu ni le loisir ni l’opportunité d’aller à Hong Kong. Quelques années plutôt, j’étais bien passé à Shenzhen, de l’autre côté de la frontière, mais mon visa a entrée unique, et un rendez-vous à Pékin deux jours plus tard, m’interdisait cette escapade.

Hong Kong, l’improbable ville à la croisée des mondes, la capitale de toutes les aventures, le port où ont échoué pirates, aventuriers, réfugiés et triades.

Accroché à son ilot montagneux aux climats exotiques, la vue du pic Victoria sur la baie a du autrefois offrir une vue improbable. Les jonques aux voiles rouges ont aujourd’hui cédé la place aux navires voiliers de plaisance, et aux navires tankers, transporteurs de containers et autres navires marchands. La baie a été percée en son flanc de nombreux tunnels, et traversée par de nombreux ponts, si bien que peu sont ceux qui utilisent vraiment le ferry pour traverser l’étendue d’eau émeraude.

Hong Kong est un port, et donc accueille tout un monde en son sein. Mais en traversant l’ile principale dans le tramway, on constate à quelle point cette ville est Chinoise. De l’héritage Anglais subsiste encore de nombreux indices, mais en s’enfonçant loin des quartiers riches, à Wan Chai, ou même au-delà de North Point, on se retrouve en Chine, avec tout ce que cela implique de bon comme de mauvais.

De la Chine, j’ai éprouvé tous ses contrastes, ceux qui jettent dans la même rue de ces mégapoles de riches entrepreneurs en Lamborghini jaune criard croisant la route de pauvres errants, venues de lointaines campagnes. Hong Kong n’échappe pas à cette rencontre des genres, tout au plus la teinte-t-elle d’une couleur plus civilisé, plus britannique.

Et le Dimanche, des profondeurs de la cité semblent jaillir une armée de femme, philippine ou malaisienne. Elles prennent littéralement d’assaut les parcs, les rues, les passages suspendues, et s’installent partout en groupe pour partager leur seule journée de repos. Ce sont les nounous, les bonnes, les femmes de ménage, qui le Dimanche sont prié de vidé les lieux que la semaine elles soignent. A cette vue, incroyablement humaine et hétéroclite, on prend la mesure de ce que Hong Kong a de démesuré.

Hong Kong, c’est une démesure, une ville où des tours plus hautes que les montagnes s’accrochent à ses flancs abrupts. Au détour des rues, la nature lutte pour reprendre ses droits. Les arbres banyans enserrent les murs de leurs racines profondes, tandis que plus loin de gigantesques machines dantesques vides et rechargent des navires dont le flux ne cesse jamais.

Pourtant, une sensation de torpeur semble s’être abattue sur cette ville. Tenace, cette impression qu’Hong Kong vit au ralenti, encore poussé par l’inertie d’un passé glorieux. Si cette ville bat d’une pulsion qui rends Paris monotone en comparaison, elle me semble lasse elle-même comparé à Shanghai et son déversement d’investissement. Hong Kong, la mal-aimée de la Chine, peut-être.

La nuit venue, en m’enfonçant dans la forêt sur les hauteurs du pic Victoria, je pense à ce que cette ville fut, et à ce qu’elle sera demain. Voyager seul, c’est gouter la liberté de rester absolument maitre de son temps et de son destin. Une poignée de centaines de mètre plus bas, Hong Kong s’enfonce dans les brumes électriques d’une nuit noire.

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Corée…

Le train traverse le majestueux paysage hivernal coréen à plus de 300 km/h. De part et d’autre, les vallées succèdent aux montagnes boisées. L’hotesse du sol, faute d’un meilleur mot, passe dans les rangs et s’assurent que tout va bien. Avant de quitter la rame, elle se retourne et effectue un léger salut de la tête. Dehors, le sol est à nu, recouvert d’une herbe jaunâtre, et les arbres dénudés, si bien que tout est couleur ocre et terre, comme si le paysage entier avait brulé entièrement jusqu’aux racines. L’Automne doit être absolument magnifique ici.

Ici, la matinée peine à dissiper la brume. En France, c’est le cœur de la nuit. L’âme voyage moins vite que le corps, si bien que j’expérimente cette dissonance si particulière, une sorte de jet lag émotionnel, ne pas être tout à fait ici, ni tout à fait là. Le balancement du train participe à cette étrange somnolence. Je me sens comme l’un des personnages d’Haruki Murakami, étranger à la fabrique de la réalité.

Il règne à Séoul aujourd’hui l’énergie que l’on devait éprouver à Tokyo à la fin des années 80. La Corée du Sud est un jeune pays, et une démocratie encore plus jeune. Ici, tout est neuf et frais, parce que peu de chose ont survécu au boom économique. Séoul, c’est une ville aux visages multiples, découpée en deux par la rivière, entre les quartiers Nord historiques et un Sud ultra moderne, mais également traversé de multiples collines et montagnes que séparent différents arrondissements. La ville s’étend, sans réel unité, et il est encore possible de voyager dans le temps d’un arrondissement à un autre.

Il règne comme une tension permanente entre la culture fortement Confucéenne qui règle la bienséance, et l’extrême modernité de ses infrastructures. Les Coréens travaillent, beaucoup, et vivent dans un environnement extrêmement compétitif. Tout est sujet à la compétition, les études comme le travail, l’amitié comme l’amour. Cette tension, ils s’en séparent la nuit venue, dans les innombrables bars et restaurants, qui semblent ne jamais désemplir une fois la nuit venue.

Je ne voyage pas par agrément, mais la convivialité y est un élément si important que ce que je fais de mes soirées à autant d’importance que ce que je fais la journée. Autour d’une bière, les langues se délient, et le vernis de moralité craque. Les regards se font complices, ou surpris, et on m’y raconte les nombreuses histoires de corruptions ou d’adultères, qui sont évidemment toujours le fait d’autres personnes.

Les plus âgées déplorent les mœurs dissolues des jeunes, les plus jeunes me parlent des difficultés pour trouver un mari ou une femme. Il y a un marché du mariage, les blind dates permettent à peu de frais de rencontrer des « candidats » qui correspondent aux critères sociaux correspondant : métier, famille, revenus. Tous sans exception déplorent l’envahissement de la belle famille. Tous sont surpris quand j’explique que je ne suis pas marié mais que j’ai un fils avec une femme qui elle pour sa part en a un second d’un précédent mariage.

On me montre des photos des différents bébés, je montre les vidéos du petit prince. Au fond, les enfants sont tous les mêmes.

Samedi prochain, fin du voyage d’affaire, mais je ne rentre pas directement à Paris. Direction Hong Kong, pour quelques jours, histoire de profiter du beau temps…

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Anonyme(S)…

Demain, direction Séoul. Si j’apprécie de voyager, j’ai pour une fois l’impression de partir dans l’urgence, sans avoir eu la chance de clarifier et de mettre de côté ma vie le temps de mon déplacement. Ce qui est en cours restera en souffrance, et devra faire preuve de patience. A la place se fait jour l’étrange sensation de devoir s’arracher à un quotidien pressant, à laquelle s’ajoute l’inquiétude diffuse d’avoir oublié quelque chose d’important, faute d’avoir eu le temps de bien se préparer.

Peu importe, le temps du voyage fera office de soupape de décompression et d’ajustement. Parfois, je me dis que si la téléportation n’existe pas, ce n’est pas pour une vulgaire raison physique, mais plutôt à cause de la nature de notre conscience. C’est elle qui met du temps à voyager, et nous retient au moment présent. Nous sommes non seulement attachés à ce moment présent, qu’il nous est impossible de quitter, mais également ancré dans le lieu de ce moment. L’expérience du monde nécessite du temps et de l’espace.

Qu’à cela ne tienne, demain est un autre jour.

Je laisse de côté mes préparatifs, et reprends mes notes. Dans les pages du moleskine, lundi dernier, un seul paragraphe: « L’anonyme, c’est celui qui n’a pas de nom. Comme notre ombre, il n’existe que pour mieux désigner notre altérité. »

On ne connait pas l’anonyme, ce qui n’as pas de nom ne peut se concevoir. Il n’incarne rien, et à ce titre peut tout incarner, à l’image du soldat anonyme qui symbolise des milliers de milliers de cadavres à lui seul. L’anonyme, c’est l’autre, celui dont nous ne connaissons, ni ne voulons connaitre le prénom.

L’anonymat, c’est aussi une imposture. Nous ne sommes anonymes que de nous envers la multitude, car en vérité, nous disposons tous d’une dénomination. Sept milliard d’individus, et pas un seul anonyme. Peu importe la culture, peu importent les coutumes. Il n’y a pas d’anonyme, il n’y a que le potentiel non réalisé d’une rencontre qui ne se fera jamais.

Si j’avais noté cette phrase dans mon carnet, c’est parce que j’écris souvent ainsi, à partir d’une idée simple. Peut-être avais-je envie de parler de quelqu’un qui perd son nom à la faveur d’une amnésie ? Ou une histoire inspirée de ce que l’on retrouve souvent dans les contes, et qui veut que si l’on donne son nom à une sorcière, on lui donne tout pouvoir sur sa volonté ? Une nouvelle policière sur une usurpation d’identité ? Un conte philosophique pour expliquer pourquoi nous devenons à l’image de notre nom, et non l’inverse ? Un détour religieux autour des nombreux noms de Dieu dans tel ou tel culture ? Le rappel de comment on brise la volonté des hommes en leur attribuant et en les désignant par un numéro, comme dans les camps de concentration ? La recherche éperdue du prénom d’une femme par un homme tombé amoureux d’elle dans le métro ? L’histoire généalogique d’un arrière-petit-fils a qui l’on a donné le même prénom que son ancêtre, et qui va commettre les mêmes erreurs fondamentale ? Une nouvelle moralisatrice au sujet d’une femme qui s’est créé tellement de fausse identité sur internet qu’elle finit par s’emmêler les pinceaux ?

Et peut-être bien qu’un jour j’écrirai toutes ses histoires. Mais pas ce soir.

Le nom, son appropriation, sa transmission, sa perte ou son usurpation, voilà un sujet qui ne connait pas de fin. Nos noms sont importants, ils sont la première unité qui nous permet de raisonner non pas en catégorie, mais en terme humain.

Il n’y a pas d’anonyme, il n’y a que des êtres humains dont nous ne connaissons pas le nom. Et dès que nous connaissons le nom de quelqu’un, nous ne pensons déjà plus de la même façon. Et à l’avenir, il n’y aura plus d’anonymes, car plus personne n’acceptera de l’être.

Nous ne parlerons plus du soldat anonyme, mais du dernier soldat anonyme. Et c’est un progrès, en attendant le jour où nous célébrerons la mémoire du dernier soldat tout court.

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Energie cinétique…

– « Voyez-vous, monsieur, le problème avec l’énergie cinétique, c’est que si elle ne croit que linéairement avec la masse, elle croit avec le carrée de la vitesse, ce qui a pour effet de démultiplier sa valeur. » L’homme, en tenue négligé, ménagea une pause dramatique.

– « Excusez-moi, Monsieur, mais je ne vois pas le rapport avec la raison de ma présence… » Commença le second individu au costume marron.

– « Mais justement, j’y viens. Je dois vous dire, Monsieur, j’ai un certain talent, une intuition naturelle pour ces choses-là. Et je me dois de vous prévenir : je perçois une grande quantité d’énergie cinétique en vous ! Une quantité colossale ! »

– « Allons mais vous divaguez ! »

– « Oh, j’aimerai Monsieur, je préférerai ! Mais je crains bien que non. Car voyez-vous, l’énergie cinétique, en général, on ne s’en rend pas bien compte. Par moment, on va vite, on s’emballe, on appuie sur la pédale de l’accélérateur, et hop, on accumule de l’énergie cinétique. Et puis après, quoi, on freine, la vitesse diminue, et l’énergie cinétique d’autant, et tout se passe bien, vous voyez. C’est bénin. »

– « Ah, c’est rassurant… »

– « Ne soyez point trop confiant. Car le problème, Monsieur, ce n’est pas d’engranger de l’énergie cinétique. Le problème, c’est quand elle se libère. A la faveur d’un choc violent. »

– « Ah bon ? »

– « Et bien oui, si l’énergie cinétique venait, par malheur, à devoir se libérer d’un coup… Oh la la, je ne vous raconte pas le dégagement de chaleur ! Et puis sur le coup, les corps souffrent, la chair en pâtit, les os se fissurent, les dents tombent ! Si on est point vigilant, on finit en pulpe Monsieur ! »

– « Ah bon ??? » ajouta l’homme soudain mal à l’aise.  

– « Je vais vous dire, Monsieur, vous m´êtes sympathique. Vous êtes un brave homme, vous faites votre métier. Un dur labeur, ingrat si souvent… Je vous comprends. Alors parfois, on va vite, on bâcle un peu son sujet, on commet des erreurs, tout va si vite de nos jours… Qui pourrait vous blâmer, n’est-ce pas ? »

– « Oh écoutez, j’essaie de faire de mon mie… »

– « Non, vraiment, ne soyez pas humble, puisque je vous dit que je comprends. Alors voilà, vous faites vite, empressé, énergique, et voilà, vous sonnez, un beau matin, à ma porte. Vous vous présentez, bonjour, Monsieur Lecompte, Huissier… » L’homme ce faisant imite théâtralement l’arrivé de l’huissier, puis continua. « Que n’avez-vous pas fait là, malheureux ? Car ce faisant, vous ne vous doutiez pas que vous rentreriez dans le champ potentiel de mon crochet du droit ! Vous voilà donc, plein d’énergie cinétique, irrésistiblement attiré vers mon poing comme la gravité nous attire au sol !!! Quel drame est sur le point de se jouer ! »

– «  S’il s’agit d’une menace, je… »

– « Moi, Monsieur, vous menacez ? Allons, je suis un homme de bonne compagnie, un sportif, 15 ans de boxe Française, aucune défaite ! Je reconnais, on m’a condamné une fois ou deux, pour voie de fait. Mais que celui qui ne s’est jamais emporté me lance la première pierre. Et puis j’ai purgé ma peine, non ? J’ai droit à ma rédemption, ne pensez-vous pas ? » L’huissier, blanc comme un linge, semblait s’affaisser à chaque mot.

– « Ecoutez, ne nous emballons pas… »

– « La preuve, Monsieur, que je suis homme de bonne volonté ! N’ai-je pas attiré l’attention sur la désastreuse rencontre potentielle entre votre énergie cinétique et mon crochet du droit ? Et, au vu de l’empressement que vous avez fait preuve à tambouriné à ma porte de si bon matin, je dirai que de la vitesse, vous n’en manquez pas ! Un véloce que vous êtes ! Tellement d’énergie cinétique, si maladroitement mis à contribution, il ne resterait que de la pulpe, je le crains… Allons, vous êtes un Monsieur posé, réfléchi, prompte à bondir sur l’occasion et l’opportunité que l’on vous offre de vous tirer de ce mauvais pas. A moins que je fasse preuve d’une erreur de jugement, auquel cas… »

– « Oui.. Oui, bon, il est vrai, je crois, qu’il me manque quelque pièces… des justificatifs concernant cette dette.. » Ânonna l’huissier… « Et bon… Je devrais peut être d’abord m’enquérir de ces derniers… Avant de… Et bien… Voilà, je devrais sans doute prendre congé… »

– « Oh, mais faites mon brave Monsieur. Ce fut un plaisir de vous avoir rencontré, un plaisir mutuel, je n’en doute point. Je conserve votre carte, sait-on jamais. Un homme de votre valeur, d’une telle droiture, mériterai bien que je lui rende visite. Oh, et surtout, prenez votre temps. Ne vous pressez pas. Ce n’est jamais bon de cumuler trop d’énergie cinétique, et j’en sais quelque chose, parole de boxeur ! » L’homme explosa de rire.

L’huissier ne demanda pas son reste, descendit les marches à reculons, lentement, très lentement, avant de repartir d’un pas qui semblait peu assurée.

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Pandore…

Il était là, posé sur la table de chevet. J’avais mieux à faire, pourtant que d’ouvrir un roman oublié sur une table de chevet. Et en principe, moins on en sait le « client » de nos « services », mieux on se porte. Les scrupules, voilà ce à quoi la curiosité ouvre la porte.

Mais pour une raison étrange, je pris le livre, l’ouvrit à sa première page, pointa ma lampe torche, et en lu la première ligne. « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas… »

Quel type de personne peut bien lire un tel truc avant de s’endormir ? 
Je refermais le livre et le reposât sans prendre la peine de le remettre à sa place.

La cambriole est un métier. Plus difficile que vous ne l’imaginez, et pourtant plus simple également. Entrer les mains vides, ressortir les mains pleines. Oubliez vos idées reçues. Cambrioler ne s’agit pas d’une course contre la montre. Nous n’essayons pas d´être discret – à la limite, de nos jours, c’est la discrétion qui est suspecte. Nous ne prenons pas non plus la peine d’effacer nos traces. A quoi bon ?

Cambrioler, c’est un métier comme les autres, une tâche ingrate de surcroit, le vol du lâche. Oubliez la gloire, Arsène Lupin et mission impossible. Dans l’échelle des infamies, si tant est qu’il y en ait une, le cambrioleur est là, tout en bas, à peine plus haut que le voleur à la tire et le dealer à la petite semaine.

J’avais passé l’âge de prétendre être meilleur qu’un autre. J’avais besoin d’argent, et je pouvais cambrioler. A la conjonction de ces deux faits se trouvait l’explication de ma présence dans cette chambre ce soir.

J’avais arrêté de lire jeune, et ne m’y était jamais remis. J’avais pour les mots un tout autre usage. Plutôt que de les coucher sur le papier, je préférai m’en servir pour coucher les femmes entre mes draps. Activité ludique s’il en est, mais couteuse, à la longue.

Je m’apprêtais à sortir de la chambre pour passer à la pièce suivante quand l’évidence me rattrapa. J’avais fait les trois quart de la maison. Et je n’y avait vu pas un seul livre. Pas une seule bibliothèque qui ne fut utilisé à autres choses qu’à exposer des bibelots sans valeurs. Pas un seul magazine sur la table basse à côté du canapé. Pas une seule pile de livres en souffrance d’être lues un jour prochain.

Cette maison était vierge de toute écriture. Sauf ce livre-là, posé sur la table de chevet.

Un criminel qui ne fait pas preuve de perspicacité ne fait pas de vieux os. Quelque chose n’allait pas. Je retournai à la table de chevet, et repris le livre en main. C’était un poche, tout ce qu’il y a de plus classique. Je l’ouvris à nouveau, pour mieux le feuilleter. Certaines pages avaient été annotées, une écriture fine et étroite, que je n’arrivais pas à lire à la lumière bornée de la lampe torche.

Ce « client », je me l’étais procuré sur le réseau. C’était un site web anonyme et sécurisé qui surveille les réseaux sociaux comme Facebook ou Foursquare de nos futures victimes. Dès l’annonce d’un départ en vacance, ou un check in éloigné, la victime est désignée mure. Il suffit de cliquer pour obtenir son adresse, moyennant finance bien entendu. Une fois un « client » pré opté, il disparait du site pour quelques temps, afin d’éviter que deux cambrioleurs ne se retrouvent au même endroit au même moment.

C’est que certain malentendus peuvent avoir une issue fatale.

Ce livre, j’aurai du le reposer. Mais pour une raison inconnue, ou flairant une bonne affaire, je le mis dans la poche de mon blouson, et quitta la propriété sans terminer mon travail…

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La vieille femme et la mer…

Le présent est la ligne de faille qui partage les eaux. D’une part, le passé et son cortège de souvenirs. De l’autre, le futur et son chapelet de promesses. Mais, une fois arrivée à l’embouchure, tout se mêle sans plus de distinction ni d’importance. Au bout du chemin, la mer. Au bout du chemin, l’oubli.

Le futur suit la loi des rendements décroissants. Plus le temps passe, moins il est utile d’y investir.

Je suis au crépuscule de ma vie. Mes miroirs me renvoient l’image d’une vieille femme, et je peine à y reconnaitre celle que je fus. Ce qui me fait face désormais n’est qu’une inexorable dérive. Déjà, les enjeux de ce monde m’indiffèrent. Déjà, je quitte les rives.

A défaut d’investir le présent, je remonte le cours du passé. La mémoire y est un musée dont l’agencement change chaque nuit. Je me rappelle le visage de mon mari, et avant lui celui de mes premiers amours, et avant eux celui de ma mère et de mes grands-parents. Ce monde, tout ce monde-là, n’est plus que ruines, ruines sur lesquelles celui-ci a été édifié.

Petite, je ne comprenais pas pourquoi les archéologues devaient creuser. Les villes, même détruites, ne conservaient-elle pas leur place ? Pourquoi fouiller en terre ce qui devait en toute logique se trouver à sa surface ?

Ce n’est que bien plus tard, que je compris que le monde était ainsi fait que l’on bâtisse au-dessus des ruines du précédent, et non à côté. Les villes ne déambulent pas, elles se concassent les unes sur les autres.

Moi aussi, bientôt, je serai morte et enterrée, et à leur tour mes os peut être feront fondation, moi qui n’a jamais eu d’enfant. Ce n’est que justice. Et puis, que l’on ne me pleure pas. J’ai bien vécu jusque-là.

Aujourd’hui, je crois au passé comme d’autres croient en l’avenir. Le passé n’est pas plus immobile et figé que le futur peut l’être, et peut être est-ce là l’un des secrets les mieux gardé au monde. Je ne suis plus belle, plus personne ne me convoite, aucun homme ne cherche plus à flatter ma beauté en la comparant à l’étendue de ma culture.

Mais il n’empêche, je fus cette femme, sophistiqué, énergique, difficile, indomptable. Et c’est parce que je le fus, que je le suis encore. Je le suis encore, à cette époque.

J’esquisse un sourire. Qui pourrait reprocher cette petite pointe d’orgueil à la vielle dame que je suis ? La malice est un baume comme un autre, n’est-ce pas ? Et j’ai passé l’âge des prétentions.

Ne pas avoir d’avenir ne signifie pas pour autant ne pas avoir de présent. J’enseigne les mathématiques en cours de soutien à de jeunes lycéens. Je guide de petits groupes à travers les musées Franciliens. Je prends soin de la roseraie que mon mari aimait tant.

Le temps passe en perle de pluie sur mes plumes, et je reste hermétique. Je dérive sans couler ni faire naufrage. Ne plus avoir de cap ne signifie pas non plus ne plus savoir prendre gout à la vie. Je n’ai-je crois jamais rien compris à cette forme particulière de romantisme, celle qui d’un écueil en fait un iceberg.

Je crois désormais savoir pourquoi. C’est que pour être désespéré, encore faut-il en avoir eu un jour à perdre. La tristesse, la mélancolie, comme la nostalgie, sont aussi des prières, l’espoir de retrouver l’objet de ces émotions, ou le regret de savoir que l’on ne les retrouvera jamais.

Moi, je n’ai plus envie d’entretenir l’espoir. Je n’ai pas plus envie de me laisser aller à un vain exercice de contrition. Je n’ai plus qu’une seule ambition : dériver au gré de mes envies, satisfaite de n’avoir aucun autre désir que celui d’être celle que suis.

Je vois déjà poindre l’embouchure. A la faveur d’une marée, la mer se saisira de moi bien assez tôt.

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Felipe Arruti

Felipe Arruti n’était pas un mauvais bougre. Enfin, pas plus que ses collègues de la grande conserverie générale. Et pas moins que ses voisins, amis et confidents, le grand Lluis, et ce bon vieux Arteaga. Felipe était au fond un homme de la pampa Argentine, un véritable gaucho, que l’ironie du sort avait jeté en Espagne après que sa mère ait fui la dictature de José Félix Uriburu. Tout ça pour se retrouver à grandir dans l’Espagne franquiste.

Felipe avait grandi à l’ombre de ce coup du sort tragique, qui frappa sa mère, et la laissait parfois en larmes le soir venu, pantin désarticulé dans la grande cuisine froide.

« Arru », comme on l’appelait dans le quartier, était comme pétri de fatalisme. Il portait si bien l’indifférence qu’il aurait pu en incarner l’étendard, et nul n’avait le souvenir de ne jamais l’avoir vu en colère ou en révolte. Son mutisme, qui parfois passait pour de l’abandon, ou pire, de l’abnégation, son mutisme donc était tel qu’on l’appelait en douce « Arru le muet », ou encore « le mur Arru ».

C’est que Felipe, à son caractère laconique, associait un véritable corps d’athlète, deux épaules larges comme des buffets, prolongées de deux bras parfaitement équilibrés, qui eux même s’ornaient de deux mains rugueuses et fortes comme des battoirs. Felipe n’était pas particulièrement beau. Sa musculature était le produit du travail, et ne relevait donc pas des canons classiques de la beauté grecque.

De fait, il ne s’est jamais battu. Il n’en a jamais eu besoin. Nul n’avait envie d’aller argumenter avec ce mur muet, de crainte qu’il ne se décide soudain à s’exprimer à grand coup de savate.

Pour autant, il y avait en Felipe comme une absence, comme si sa propre présence lui était complétement incongrue. Felipe était continuellement ailleurs, ici sans être là, comme un énorme golem sans esprit qui attend les ordres du rabbin. Oh bien sûr, vous lui parlez, et il vous regarde. Mais dans ce regard noir comme une nuit d’encre, vous vous retrouviez soudain au bord d’un gouffre profond.

On dit des argentins qu’ils ont le sang chaud, et qu’ils ont tellement fait de guerres que chaque famille compte au moins un gradé glorieusement mort sur le champ de bataille. Felipe lui, n’avait pas le sang particulièrement chaud. Mais il héritait en effet d’une longue ligné d’hommes célèbres, dont sa mère égrenait les noms comme une liturgie.

Il l’écoutait avec patience, sans jamais poser de questions. Il ne comprenait pas les enjeux de ces nombreuses batailles, ni pourquoi tous ces hommes étaient morts. Il ne comprenait pas le lien entre eux et lui.

Et quand elle mourra à son tour, il se retrouva à 30 ans héritier d’une histoire et d’un passé dont il ne savait que faire.

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