Elle n’avait jamais aimé autre chose que l’idée même d’être amoureuse. Peu importait l’objet de son amour, homme ou femme, du moment que ce dernier ne venait pas jeter de l’ombre à la lumière de ses émotions. Elle aimait comme on s’habille, avec bon gout et sophistication, mais sans jamais connaitre le dur lien de l’attache.

Cela lui allait bien au fond. Ce petit air frivole, cette passion dévorante pour un prénom qu’elle aura oublié demain. Vous auriez tort de la juger. Au contraire, cette inconstance fondait en elle une remarquable résilience.

Quant aux divers objets qui ont eu sa faveur, quand ils ne connaissaient pas par avance le sort qui les attendaient, ils lui ont bien vite pardonné. On peut être adorable, même quand on est insaisissable.

Moi aussi, je lui ai pardonné. Non pas d’avoir été l’objet de son amour, mais au contraire, de ne jamais l’avoir été. De tous ces amants, nul ne l’a aimé autant que j’aurai pu le faire. De moi pourtant, elle n’a jamais pris la peine de faire une conquête.

Je me serai livré volontiers à sa passion pour l’amour, quitte à ne devenir que l’objet de transition entre elle et elle-même. De ce monologue sentimental, j’aurai bien su grappillé quelque chose, et le modeler en ersatz de tendresse. J’aurai cédé quand elle l’aurait voulu, et tenu quand il le faut. Peut-être même aurait je pu la retenir plus longtemps.

Combien même n’aurait-elle aimé qu’elle même à travers moi, je l’aurai aimé pour deux.

Au fond, nous n’aimons pas mieux que ce que nous échappe. Rien ne subsiste entre nos mains, tout glisse, s’évapore, s’effrite, se délite ou disparait, même nous. Peut-être ne l’ai-je ainsi aimé qu’à la mesure de son indifférence ?

Quoi qu’il en soit, ce qui ne s’est pas fait ne mérite pas le regret. Et même mon amour, celui que j’éprouvais pour elle, tombe aujourd’hui en poussière. Et le souvenir d’avoir aimé n’égale en rien l’amour.

L’amour, le vrai, ne se remémore pas, il se vit. L’amour, le vrai, elle qui le désire tant ne l’a jamais vraiment vécu.

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