beau: adj m.

Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Month: January 2014 (page 2 of 2)

Le cantique des sales types

Ne vous fiez pas à mon sourire, il n’est que le fruit de la lente corrosion qu’a été ma vie jusqu`à présent. Une atroce corruption, une lèpre qui ne dit pas son nom. Si ce sourire vous illumine, ce n’est que pour mieux détourner votre regard du mien. Dans mes pupilles, vous ne trouveriez que des abimes glacées.

Ne vous fiez pas à ma chaleur, ce n’est que la brume qui encercle et circonscrit mon cœur gelé. C’est un soleil noir qui pulse dans mon torse, un trou de ver qui absorbe tout, sans jamais rien ne rendre d’autre qu’un silence sans réponse.

Ne buvez pas à mes lèvres, l’eau qui en coule est poison. Je ne suis pas oasis, mais au contraire, un mirage mortel, un merveilleux appât pour les sables mouvants de mes mots. Ne posez pas le pied chez moi, déjà sous vos pas le sol se dérobe.

Je ne suis pas un homme bon. Je n’ai d’ailleurs que le vague souvenir d’avoir été un homme un jour. Et encore, je crois que je préfère l’oubli à la souffrance de ne plus être ce que je fus.

Je ne suis pas un homme. Je ne le suis plus. Je suis déterminé.

Je ne suis pas. Ne pas être.

Ne pas être au monde, voilà ce qui rend les choses si simples. Je peux apparaitre merveilleux parce que c’est exactement ce que je suis, une merveille, une chimère, une histoire. Je peux paraitre au-delà de toute perfection précisément parce que j’en suis l’exacte antithèse.

Ne pas être un homme. La plus simple des choses. Je ne suis pas abouti.

Ne pas être un homme bon. Mon cœur n’est qu’une citadelle à ciel ouvert, une ruine dont les habitants ne sont même plus des murmures, une cité dont on a oublié le nom. Il n’y a rien de bon en moi, pour la simple raison qu’il n’y a rien.

Je ne suis que la représentation fonctionnelle d’une imposture, une déité païenne, une gloire sans propos.

L’ironie, la vraie, c’est que vous ne croirez pas un seul de ces mots. Vous passerez outre le malaise que cela vous inspire. Vous en avez trop lu déjà, le mirage est trop beau. Vous verriez luire les dents du lion que vous penseriez encore qu’il vous fait un sourire.

L’ironie, c’est que de tout ce que je peux écrire, de tout ce que j’ai écrit ou écrirai, ces mots sont de loin les plus justes. Ecoutez la fièvre qui circule entre ses lignes, vous pouvez presque en gouter le parfum de métal sulfuré en bouche.

Ecoutez votre intuition, qui vous souffle de fuir. Elle, elle sait le potentiel de destruction qui sommeil entre mes doigts. Ne vous fiez pas à mon sourire enjôleur, à ma chaleureuse bonté, à mes manières cultivées, à mes gentilles histoires.

Je suis un sale type, et si je vous tiens à distance, ce n’est pas pour me protéger moi.

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J’ai fait un rêve.

J’ai fait un rêve. Je regardais à travers les persiennes du boudoir le reflet du mobilier urbain sur les trottoirs humides. Les couleurs des feux de signalisations clignotaient sans aucune logique, du vert à l’orange, du rouge au bleu, comme s’ils essayaient de me confier une confidence.

Une émotion semblait alors reluire en moi. Mon altérité dans le miroir de glace me faisait signe de le rejoindre. Le paradoxe en moi fit éclosion, et se mit à tintinnabuler. L’homme de glace désigna du doigt le lointain souvenir d’une constellation en arabesque, disparue depuis des millénaires.

Perpétuellement, en moi, mes larmes jaillissent de ses yeux à lui, pour honorer le souvenir des étoiles. Perpétuellement, la sentence est rendue, et la condamnation sans appel. Les larmes coulent pour ce qui a été oublié de longues dates.

A chaque nycthémère s’évanouissent les étoiles au bord de l’horizon. Mais les larmes restent, et forment le gros des océans. Du pôle Nord aux rivages chaleureux de l’équateur, la mémoire doit retourner à la poussière, et se mêler aux bancs de sables.

Quand je me suis réveillé, je buvais du café de palme, et l’on m’offrit une fougasse de pomme de terre. Je sentais l’entourloupe, et le musc bon marché.

Ce texte, écrit en hommage à Camille de Toledo, est le résulat d’un jeu d’écriture où chaque participant à donner un mot. Voici la liste originale (et je compléterai avec les liens appropriées au fur et à mesure).

Liste de mots:
Pomme de terre
Tintinnabuler
Eclosion
Couleurs
Boudoir
Arabesque
Reluire
Altérité
Sentence
Glace
Constellation
Fougasse
Confidence
Logique
Rêve
Paradoxe
Persienne
Palme
Trottoir
Emotion
Pôle
Entourloupe
Nycthémère
Café
Perpétuellement

Pour ceux qui désire poursuivre les rêves, “Rêves” d’Oscar Philipsen est disponible aux éditions La Martinière…

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L’abime

Chaque jour, on me demande d’être un magicien dans un monde où la magie n’existe plus. Chaque jour, je me lève un peu plus difficilement, alourdie du jour passé venu ajouter sa masse aux précédent. J’en porte le poids presque imperceptiblement; mes épaules s’affaissent chaque année un peu plus.

La magie, c’est de l’impossible réalisé, la mise en évidence de conséquences visibles qui ont pour causes des choses cachées au-delà de nos perceptions. C’était du moins la nature de celle que mes ancêtres pratiquaient. Mais à mesure que le monde s’est doté de solides projecteurs à même de fouiller les ténèbres, l’invisible s’est vidé de sa substance, et la magie a peu à peu perdu sa raison d’être.

Je suis un vieux magicien désormais. Ce qui fut les attributs du mystère, puis ceux du pouvoir, ne sont plus aujourd’hui que de vulgaire tour de passe-passe, eux même en voie d’obsolescence rapide. Le vieil homme que je suis n’a même plus la force de nourrir le ressentiment, et encore moins celle d’ajouter au poids des ans celui des regrets.

Ce que l’homme autrefois a conquis du mystère, il en paye aujourd’hui le prix fort. Une fois défait des illusions, l’homme reste nu, face à la terrible image de sa propre solitude, sans même se rendre compte que cette image est elle-même l’ultime illusion, le dernier coup du sort. Au mieux, il trouve dans son ombre le camarade décharné à même de lui tenir compagnie. Au pire, il ne trouve rien, et ce rien, il le peuple de nouvelles illusions, bien plus terribles et meurtrières que les précédentes.

Mais que peu bien m’importer ce que font les hommes ? Je ne suis de toute façon plus que la mémoire à peine vivante d’un temps révolu, un souffle qui aurait oublié de rejoindre le vent.

Chaque jour pourtant, on me demande encore d’être un magicien dans un monde ou la magie n’existe plus. Il y a encore des personnes qui se souviennent, d’autres mémoires à peine plus jeunes que la mienne. Elles me retrouvent, après un long périple pour certaines. D’autres me cherchent encore.

J’ai vécu sous de nombreux noms. Un seul m’aurait de toute façon semblé dérisoire. Au final, peut-être même ait je vécu en portant tous les noms que la terre a donné aux hommes. Ces personnes viennent à moi, et m’appelle sous un nom ou un autre, et elles supplient, une requête ou une autre.

Je les accueille, je les écoute, je les apaise.

Puis je les tue.

Que dire à ceux qui savent que la magie a existé, mais qu’elle n’est plus ? Moi qui porte le lourd fardeau du secret des funérailles de la magie, je suis le gardien de son tombeau. Et au linceul de sa mémoire s’ajoutent les corps de ceux qui se souviennent. Je n’ai pas le cœur à les laisser errer dans le désert.

Chaque jour qui passe, on me demande inlassablement d’être un magicien dans un monde ou la magie n’existera plus. Chaque jour ajoute à ma charge, voilà ma punition. Et ce, jusqu’à la fin des temps.

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Ego trip

Il est déjà tard. La maison est plongée dans l’obscurité, et je n’ai plus le courage de me lancer dans un exercice de fiction qui pourtant semble avoir tant de succès. Un temps, j’ai effectué une brève visite de ma timeline sur twitter, mais tout n’y est qu’indignations ou provocations, et je sais accueillir les deux comme les deux faces de la même imposture. Alors, au lieu de dormir, je laisse les mots désordonnées couler du bout de mes doigts.

La nuit venue, une fois libéré de toute charge ou besoin urgent que je ne puisse remettre au lendemain, je me dit que je suis un homme chanceux, comme nombre d’entre nous, et un homme heureux, ce qui j’en conviens est plus rare.

En soi, rien qui ne soit néanmoins banal, d’une banalité saine, de celle qui fleure bon la sérénité et un équilibre sans prétention. Dans ces moments-là, à quoi bon écrire ? Moi, à qui la vie a déjà tant donné, et tant repris, quel bénéfice, si bénéfice il y a, puis je espérer en retirer ?

La vie d’un écrivain est tantôt une vie en suspension, qui se recherche quelque chose à dire, et tantôt une vie sous le pilon de la presse, comme pour en extraire la dernière goutte de saveur. C’est une vie précaire, torturée, difficile.

A cette pensée, mes mains se suspendent au-dessus du clavier. Mon souffle court trahi soudain ce sentiment qui précède l’abandon d’un objet que l’on a aimé, mais dont on a plus l’usage. Et puis soudain, je réalise que je ne suis pas écrivain, mais « écrits vains ». Un écrivain en toc, pour de faux, une imposture. Soudain, je me sens à nouveau libéré.

Une écriture de la vanité, c’est une écriture du vide. Il n’y a là ni enjeux, ni défis, et surtout, surtout pas de littérature. C’est au fond la seule écriture qui soit honnête, honnête au sens lucide. Ecrire pour écrire ce qui ne changera pas une seule chose au monde, si ce n’est un petit paquet d’électrons encodant une série d’octets informatiques.

Soyons lucide. Je passe le temps.

La vie est ainsi faite qu’elle ne s’offre pas à nous d’une seule traite égale, du même pas de charge du début à la fin. Parfois, elle se fait dense, ingérable, improbable. Parfois, elle s’étire avec la même langueur que les lacets d’un fleuve peu pressé d’arriver à l’embouchure du voyage. Ma vie pour l’heure en est là, et pour un temps, j’avoue, je savoure le calme et la satisfaction de celui qui a gagné le droit au repos.

Et comme je suis un homme pratique et ambitieux, je mets à profit ce temps pour dénouer mes mains, comme d’autres jouent aux cartes, ou encore font du crochet. Passer le temps, car il faut bien qu’il passe, et en passant, il laisse une trace.

Combien de temps cela durera-t-il ? Déjà cette question porte en elle les germes de la réponse. L’enfant qui demande si c’est encore loin dit que déjà il se lasse du voyage. Et moi, je ne suis qu’un grand enfant.

Je le dit souvent, au grand dam de ma femme, que je ne suis qu’un enfant à qui l’on a donné une carte bleue. Il y a aussi dans l’écriture quelque chose qui relève du jeu, le jeu de mot, le jeu des émotions, le faire semblant du vraisemblable. Tout ceci n’est qu’un jeu, une vaste pièce de théâtre. C’est peut-être pour ça que je suis tellement porté au lyrisme, un art ancien de la parole.

Je n’écris pas au fond, je parle.

Il est déjà tard. Demain sera un autre jour, demain je reprendrai l’œuvre au noir. Demain, si le destin n’en décide pas autrement, je serai moi, meilleur que je ne le suis, et moins bon que je ne le serai. Chaque jour une réinvention de soi.

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Kôhl

Elle s’ennuyait, et la regarder s’ennuyer m’ennuyait prodigieusement. Sa bouche disait oui d’un air distrait, mais elle avait dans le regard le vide de ceux qui ne vous écoutent pas vraiment. Je la regardai ainsi afficher cet air compassé, l’air de dire je ne suis déjà plus là. Et le plus spectaculaire c’était que la conversation se poursuivait ainsi, presque naturellement, d’un lieu commun à un autre sans que ni elle ni moi ne prenions l’initiative d’y mettre un terme.

En mon for intérieur, je me disais, elle, il ne fallait pas. Elle, elle va te briser le cœur.

Mais le mien de cœur, il y avait belle lurette qu’il n’en faisait qu’à sa tête. Ce n’était pas qu’elle était belle, ce n’était pas qu’elle fut laide. Je me sentais juste attiré, aspiré comme l’eau l’est par la bonde, et je ne pouvais pas plus me défaire de cette attraction que de la gravité, ou de la force du vent.

Moi, je suis de ceux qui se regardent vivre. La conscience réelle de son désintérêt, loin de refroidir mon émoi, me poussait à poursuivre plus loin l’expérience. J’observais la scène de manière éthérée, détaché de moi-même, comme s’il s’agissait d’une scène de cinéma, elle une actrice connue, moi inconnu de moi-même.

A l’occasion du vernissage, le petit bar était bondé, et il fallait élever la voix pour se faire entendre. Autour de nous circulait une foule de personnes, et j’étais loin de reconnaître la majorité des visages. J’avoue, je m’en moquais un peu, trop occupé à détailler le sien.

Elle avait un visage fin, un peu oblong, un nez un peu trop long mais parfaitement équilibré, et surtout de beaux yeux noirs, très grand, en amande et cerclé de Kôhl, qui avait sur moi l’effet d’un projecteur sur une proie. J’observais le ballet de ses pupilles, tandis qu’elle cherchait de toute évidence à croiser le regard d’une connaissance à même de la sortir de ce faux pas.

Je n’avais de toute façon guère mieux à faire. Je n’éprouvais aucun intérêt pour l’art, la photo de surcroit. Les clichées pendus au mur étaient pour moi des fenêtres sur le vide, la mémoire glacée d’un souvenir qui n’était pas le mien. Cet instant avec elle au moins, aussi embarrassant soit-il, avait pour moi une saveur et une texture autrement plus enivrante.

L’embarras, il y avait belle lurette que je ne m’en encombrai plus. Passé un certain cap, la crainte du ridicule, ou la peur de mal faire se sont évanouies dans les décombres des échecs passés. Je laissais donc à d’autres le souci de paraitre plus qu’ils ne sont, et à moi l’insouciance de n’être que ce que je suis.

Combien de temps s’est-il écoulé ainsi, moi perdu dans son regard, et elle éperdue du désir de couper court à toute communication ? Peut-être, je ne sais pas, cinq ou dix minutes, au plus. Et comment cela s’est-il terminé ? Le souvenir s’efface dans le bruit blanc du passé.

Seule subsiste le souvenir de son regard, cerclé de Kôhl. Ni le ton de sa voix, ni la couleur de sa robe, ni même la décoration du bar, tout cela s’est enfuit, évaporé comme l’eau lentement porté à ébullition un jour de canicule.

Peut-être même n’y a-t-il jamais existé d’avant ou d’après. Elle et moi, comme une rencontre qui ne s’est pas vraiment faite, une métaphore parfaite de tout ce qui nous sépare, et l’univers autour, qui lentement se délite de sa matière.

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Les cheveux blancs…

Elle avait le souvenir d’une vie qu’elle n’avait jamais vécue, et en éprouvait une mélancolie étrange, comme la nostalgie de ne pas avoir été la femme qu’elle n’aurait de toute façon jamais pu être. Dans ces moments-là, une amertume au gout de regret faisait jour en elle, et se diffusait de part en part dans ses pensées.

Je la regardais faire, en silence, adossé au chambranle de la porte d’entrée. D’abord, elle se dirigeait d’un pas lent vers la commode, pour en retirer trois lourds albums photos. Puis, du même pas, elle revenait déposer son trésor sur la table basse, avant de s’asseoir sur le fauteuil sans même m’avoir décoché un regard. Pour elle, je n’avais pas plus de présence que le bâton d’encens qu’elle venait d’allumer, ou que la tasse de thé encore fumante, et qu’elle oubliera de boire.

Le présent n’avait pour elle pas plus de consistance que le futur, un simple moment désagréable qui déjà n’est plus qu’un lointain souvenir. Elle n’était pas, elle n’était plus.

Elle ouvrait ses albums, et les feuilletait, pages après pages, après avoir détaillé longuement chaque clichée comme pour mieux en invoquer le souvenir. Ses mains blanches se découpaient comme des ciseaux sur le fond noir des feuillets pergamine. Je me glissais dans son dos, en silence toujours, et observait les clichées.

Sur les photos une mémoire ancienne au ton sépia, noir et blanche. Des visages trop flous, noyé dans un soleil trop fort, me faisait face, et je ne reconnaissais aucun de ces visages, aucunes villes, aucuns lieues, aucuns moments. Cette mémoire semblait m’interroger, me dire, « qui es-tu toi qui ne sait pas qui nous sommes ? Ou étais tu quand nous étions là, dans le verger, sous le soleil jeune, le visage tourné vers le Kodak ? Ou bien n’étais tu pas encore ? »

Plus jeune, je lui avais demandé qui sont ces gens que je ne connaissais pas. A cette époque, le présent avait encore un sens pour elle, alors me répondait. Untel fut le frère de l’ami de tel cousin, une autre la seconde épouse de l’oncle truc. Elle me racontait des histoires, les voyages, les entreprises, les naissances et les deuils.

Ce n’est que plus tard, quand ma mémoire s’est affermit, que je réalisai qu’à chaque fois, les noms et les rôles changeaient. L’oncle truc devenait le camarade de promo d’une université ou elle n’avait jamais posé le pied. La photo de mariage devenait une cérémonie de baptême, Niort devenait Dunkerque, et Cannes voyageait jusqu’à la Corse.

Et dans sa voix, si souvent, je ressentais comme une infinie tristesse, comme le poids des regrets. Peut-être se rendait elle compte quelque part qu’elle mentait, peut être en éprouvait-elle de la honte, ou des remords ? Elle continuait toutefois d’emmêler l’écheveau de ses histoires, incapable au bout du compte d’en maintenir toute cohérence.

Moi, je me disais qu’elle me racontait l’histoire telle qu’elle aurait aimé la vivre, comme si le passé à force aurait pu se réécrire. Je l’écoutais, n’osant plus pointé les invraisemblances, opinant de la tête comme pour mieux lui pardonner.

C’est ainsi qu’est né le silence en moi, et ce silence, au fil du temps est devenu un gouffre. Et à mesure que la réalité pour ma mère perdait consistance, moi je me perdais dans ce silence. Je suis devenu l’héritier d’une histoire sans queue ni tête, et je n’avais personne vers qui me tourner pour faire trier le vrai du faux.

Aujourd’hui, je n’amène plus mon magnétophone. Le silence a fini par s’emparer aussi de sa parole. Mais il me reste des heures d’enregistrement à recouper avec les faits connus afin de recomposer le vraisemblable puzzle de sa vie, la vraie.

J’ai le temps, tout le temps devant moi. Et dans ces moments-là, je me plaçais derrière elle, et lui brossais les cheveux blancs, tandis qu’indifférente elle poursuivait son voyage silencieux parmi ses fragments de mémoire perdues…

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Dzień dobry

Pour la première fois ici, je laisse la plume à une autre, Barbara Urbaniak (@BarbaraOz11). Et alors même que j’écris ces mots, je réalise que certains textes n’ont pas besoin d’introduction. Ce que vous allez lire, je n’aurais su l’écrire mieux. Non, je n’aurais su l’écrire, point.

Place, voilà, je me tais. Maintenant, lisez !

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Les gens qui viennent du tiers monde sont les plus nomades. Ils additionnent les identités, ça protège des angoisses identitaires.
Dany LAFERRIERE, romancier, académicien

Je suis née en France de parents qui parlaient une langue que je ne comprenais pas, une langue qui n’était pas parlée dans la rue, une langue pleine de consonnes et de r roulés, une langue parlée entre vieux : le polonais ; les jeunes ça parlait français.

Ça parlait français à l’école, l’instituteur avait un nom français, pas de consonnes entremêlées, juste un r au milieu, Monsieur Durant, que mon père faisait exprès de dire Durrrrrrant pour m’énerver. « Ma chérrrrrrrie, c’est ma langue ».

Quand il distribuait les bulletins de notes Monsieur Durant, ça commençait toujours par moi …iak, puis mon amoureux secret …wski, ma copine Dorothée …czak troisième et ensuite ça se déroulait jusqu’à ce que certains noms à la fin retiennent mon attention, pas de lettres entremêlées non plus. Monsieur Durant disait « alors les français encore à la traîne ». Moi j’avais un petit peu honte d’être passée devant les français une fois de plus, les pauvres c’était leur pays et on leur passait devant.

Mais tant pis, je ne pouvais pas faire autrement.

Au collège, les profs avaient tous aussi des noms sages et l’un d’entre eux s’est arrêté un jour en donnant les résultats. « Regardez moi ça les français, vous avez tous des notes en dessous de la moyenne, prenez exemple sur les polaks ».

A la récré, ça avait fait débat entre nous, les uns voulaient en parler à leurs parents, les autres non surtout pas, après tout le prof nous avait mis à l’honneur. Un copain est intervenu, il est resté trois mois au collège, ses parents déménageaient tout le temps. « Eh qu’est-ce que ça peut foutre, vous êtes toujours ensemble, vous ne vous mélangez pas aux autres, c’est votre faute, je vais en Suisse vous croyez qu’ils parlent quelle langue là bas ».

C’est vrai qu’on était toujours ensemble, forcément, on habitait le même quartier de maisons alignées, nos parents se connaissaient et parlaient ensemble leur r, ils exerçaient le même métier, mineur de fond, ils allaient à la même boucherie polonaise, le même boulanger polonais, la même église polonaise. Ma grand-mère a vécu ¼ de sa vie en Pologne et les ¾ en France. A sa mort, elle ne parlait toujours pas le français, quelle importance, l’air qu’elle respirait était polonais.

Lui le futur suisse ne faisait que voyager, quelles racines avait-il ? En avait-il ? C’est quoi une frontière ? Une barrière de langue, une barrière de vie ?

Je ne me sentais pas bien ici, pas « intégrée », pas née ici. J’étais ma grand-mère, venue d’ailleurs, mon prénom le prouvait, barbare avec un a féminin. Ma grand-mère était née là-bas, mes parents tout juste ici et naturalisés. Il fallait toujours préciser « eux sont nés ici ». 
Un copain me dira plus tard que « non, les maghrébins sont intégrés, toi tu es assimilée ». Considérée comme semblable. Ah ben merci de m’accepter à ta hauteur. Voilà je n’étais pas comme lui, ni tout à fait une autre, mais « acceptée comme ».

Il faut bien l’avouer, l’arrivée des maghrébins a retiré un poids sur toutes ces questions. Avec toute la panoplie de propos injurieux à leur encontre, ils étaient arrivés dans notre environnement sociétal. Parqués en HLM, comme nous dans les corons, ils osaient en sortir et revendiquaient le droit à l’acceptation des français. Une reconnaissance légitime mais vaine. Les problèmes d’intégration se détournaient de nous. Finalement, voilà plus de problème avec nous, on nous tolérait, voire même on devenait nos amis. Après tout, nous sommes de type caucasien, (même plus caucasien que les français d’ailleurs) et catholiques. Nos églises sont des églises, toujours fréquentées, et les curés ne sont pas en voie de disparition. Nous aimons la fête, les danses folkloriques font le bonheur des samedis soirs. Sans compter notre gastronomie. Voilà culturellement nous étions parmi vous, reconnus comme bosseurs, durs à la tâche, buvant comme des trous mais des cousins respectables.

J’ai donc fui les églises, arrêté de manger des cluski, je suis sortie en boîte électro-pop et j’ai aimé un maghrébin. Eh ho et ma différence ? J’avais 19 ans et refusais cette France qui m’assimilait. L’Angleterre s’offrait à moi, je voulais à nouveau être étrangère.

L’Angleterre fut enrichissante, on se sentait libre de se promener comme on voulait, les différences culturelles étaient acceptées, pas dérangeantes pour les autres. En fait, je connus peu d’anglais, à part la famille d’accueil et sa propre famille. Et quand je conversais, c’était sur la France. Les anglais nous acceptent différents mais nous regardent-ils ?

Le premier cours en anglais a été à la fois formateur et dérangeant dans son principe. La classe était divisée en plusieurs groupes par nationalité, les français d’un côté, les suisses de l’autre, les américains du sud dans le coin là-bas. Une liste était donnée, les pays, les qualités et les défauts. A nous d’ajouter une qualité et un défaut à chaque nationalité représentée.

Les suisses étaient vus comme propres par l’ensemble des autres. Les français se croyaient révolutionnaires, ils se virent qualifiés de râleurs et les argentins des révolutionnaires eux qui se voyaient ainsi. C’était drôle de voir les français arguer qu’ils étaient révolutionnaires, 1789, tout cela en anglais. La prof conclut par un « you see, you are naughty » calmant l’ensemble de la classe. Alors ici aussi, il y avait des attributions par pays. Moi bien sûr, j’étais dans le camp français, d’office. « Oui non, en fait, vous savez je suis… », « France », « ok ».

Les années ont passé, j’ai vécu ainsi, avec un nom que certains compliquent à souhait avec un c avant le k, des gnac pour le franciser, avec l’idée que forcément quand je prononçais mon nom c’était me cataloguer d’office, petite fille d’un polonais des années 20, parfois on me demandait si c’était deuxième ou troisième génération, petite fille d’émigré, catégorie pauvre, acceptée mais dans un coin.

Prononcer son nom est toujours un sacerdoce, l’épeler, annoncer le k final, attendre les réactions, aucune finalement.

Et puis un soir, dans une réunion où le whisky coule un peu, la fumée des hommes m’embrume, je suis là à écouter. Le vieil homme là parlera d’un autre, absent, un chieur, qui fait chier, un qui pense savoir, qui décide sans connaître, un vrai polak buté, têtu, qui ne comprend rien. Il serait mieux dans son pays.

Euh, je sursaute, ai-je bien entendu. Certains se trouvent gênés, surtout après ma réaction. « Oui vous savez bien ce que je veux dire, je ne parle pas de vous, c’est différent. Mais vous savez bien, les polaks comment ils peuvent être ».

« Les bagarreurs ont été expulsés sans association pour les défendre, lui est de la troisième génération comme moi, plus vieux certes, mais pourquoi dire polak, pourquoi parler de son pays, son pays c’est ici. Je reconnais il n’est pas facile, il faut toujours argumenter avec lui mais de là à sortir ces mots, c’est comme une gifle, ne dites pas cela. Faut-il parler comme vous pour être accepté ? N’a-t-il pas le droit d’avoir des propos différents sous prétexte qu’il porte un nom polonais ? ».

« Non non je ne suis pas raciste, et j’ai même mon meilleur ami qui était polonais ». Il prononcera quelques mots dans ma langue grand-maternelle. J’abandonne. 
Ça me rappelle ma sœur qui s’est terrée chez elle après que ses voisins lui aient bariolée les volets d’un « sale polak » vengeur et lâche. Dois-je me terrer aussi, j’en ai envie, rester chez moi à l’abri, loin de ces identités qui ne me regardent pas, m’oublient, me pèsent.

C’est quoi une frontière, un pays, une nationalité ? Est-ce que les barrières ne sont pas celles de la langue, de la culture ? Qu’est-ce une identité ? Si l’autre ne connaît pas tes origines, cela ne règle-t-il pas le problème de racisme ? Parle, souris, partage, ne dis pas aux autres qui tu es. Et si tu dis, assume, vocifère, défends-toi, reste seule, et parfois aussi rencontre, accepte de ne pas rencontrer tout le monde, de te priver d’une partie des autres.

Aujourd’hui où en est la « communauté » polonaise ? Je lis que les cérémonies de Noël dans les églises polonaises ont été annulées, faute de participants l’année précédente. Le pape n’est plus polonais. La communauté se délite dans les autres. Tant mieux ? Une fois les anciens disparus, certains se demanderont peut être pourquoi ces wczyk qui feraient tant de points au scrabble. Certains ne se poseront pas la question de savoir si on est de la deuxième ou troisième génération. Leur histoire sera notre histoire, nos ancêtres les gaulois.

Une amie a fait des recherches sur ses ancêtres, multipliant les voyages en Pologne, s’arrachant les cheveux sur les écrits et le manque d’écrit, pour finalement se retrouver en France, avec un ancêtre hussard napoléonien Leprince. « Tu te rends compte ? « J’ai cherché à comprendre mon nom en cinszki et j’ai trouvé Leprince. Je suis eux ».

Avec les élections municipales, des expositions sur la culture polonaise se montent, des invitations fusent vers la communauté polonaise, avec en invité spécial le Consul honoraire et me voilà destinataire des invitations. On se rappelle que ma communauté vote et vote pour eux. On me complaît dans ma communauté. On essaie de m’y maintenir. On me caresse dans le sens du poil. Mon poil reste cependant hérissé. Par « solidarité », la communauté ira voir cet artiste au nom imprononçable même par la quatrième génération.

La communauté polonaise se délite donc, nous ne formons qu’un avec tous ceux qui ont traversé cette France, qui y restent, accueillis ou pas. Certains travers demeurent, la critique de l’être parce qu’il porte un nom étranger est toujours d’actualité, pénible. Elle se source et se ressource incessamment, aidée par une crise envers l’Europe. Sans problème économique, les migrants seraient facilement acceptés. Mais la migration est trop souvent le fruit de problèmes. Rares sont ceux qui migrent par plaisir. Les Philippins voient leurs îles disparaître sous les flots, il faudra bien qu’ils se déplacent faute de terre. Qui aura assez de compassion pour les accueillir ? Nos voisins européens viennent, travaillent et repartent dans leur pays, aidés par des dispositions salariales avantageuses et parmi eux les polonais. Je les croise parfois, ils font leurs courses, parlent fort entre eux et je ne saisis que peu de mots. Notre langue n’est plus leur langue. Trop d’Histoire entre nous a coulé. Et quand j’annonce un timide Dzień dobry (bonjour), j’ai droit à un regard rigolard. Ah un polonais de France ! Il y a plus de polonais dans le monde qu’en Pologne, ils n’ont pas besoin d’apprendre la langue du pays visité, ils rencontrent toujours un polonais quelque part. Mon identité ? Ils sont ahuris, c’est ton histoire, c’est ta vie, pourquoi te poser des questions. C’est dur la France hein ? Vis, ne te pose pas de question, les Lumières sont passées, ne réfléchis pas, l’air est le même en Pologne, tu es citoyen du monde, de l’univers. Ca ira mieux quand E.T. débarquera ici. Pour ces polonais de Pologne, et voilà le drôle, je suis catégoriquement une française.

Etre née quelque part.
Mon pays c’est là où je suis.
B. Urbaniak – @BarbaraOz11

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Quand j’ai proposé d’écrire à quatre mains, je n’avais pas vraiment d’idée bien précise en tête. J’avais lancé une bouteille à la mer, en me disant qu’au pire je reviendrai bredouille. Au mieux, deux esprits qui se rencontrent le temps d’une joute ludique et spectaculaire. Et puis, Barbara m’a proposé d’écrire sur le thème du racisme.

Ma première pensée fut la suivante : le racisme, moi, je ne sais pas ce que c’est. Bien sûr, j’ai comme d’autres subi certaines agressions plus ou moins explicitement racistes, mais il m’a toujours semblé avoir surtout eu affaire à des abrutis à l’idiotie crasse, qui sont racistes comme ils auraient été anti-Allemand en 1914 ou anti-Anglais pendant la guerre de 100 ans.

Ces gens-là, pour paraphraser Brel, ne pensent pas, ils caquètent.

J’ai donc d’abord cherché à définir de quoi l’on parle, quand on parle de racisme. Le racisme, à l’origine, c’est la justification pseudo scientifique de la xénophobie arbitraire envers les peuples colonisés. La xénophobie elle, s’explique, elle est ancrée dans le genre humain (la méfiance envers l’étranger). Le racisme lui, est un programme politique, qui a servi à des hommes cyniques ou cupides pour justifier le pire.

Mais avec le temps, le racisme est devenu un gloubi boulga de toutes les formes d e xénophobies ou de bêtises, bêtises dont la récente polémique autour de la quenelle n’est qu’un avatar de plus. C’est pour cela que je n’aime pas parler de racisme, même en tant qu’issu moi-même d’une minorité visible. Le racisme, je ne sais pas ce que c’est.

La connerie, ça, je sais ce que c’est. La connerie, la mienne ou celle des autres, je sais la gérer, elle ne m’effraie pas. Non, le vrai défi de tous les racismes, comme l’a si magistralement démontré Barbara, c’est l’identité, la nôtre au regard de celle de l’autre.

Le racisme substitue une identité péjorative à celle de la victime. Ce faisant, elle force également la victime à s’interroger sur le bien-fondé de sa propre identité, ce qui l’autorise, ou non, à se revendiquer citoyenne et membre à part entière de la société. C’est peut-être là le caractère le plus révoltant du racisme ordinaire : La victime, si elle se tait, consent à admettre que son identité soit dégradée au rang d’une image d’Epinal issue d’un cours d’histoire de Vichy, et si elle se rebelle, elle doit s’affirmer, et par là même s’affirmer différente, puisqu’elle doit se justifier.

Et le piège se referme sur la victime. Et c’est ainsi que naissent errances, souffrances, et rejets.

Aujourd’hui, moi qui suis né à Casablanca, je croise en France des gens qui sont Français mais qui ont une identité tellement meurtrie qu’ils vous diront le contraire. Et je les regarde, et ils sont Français pourtant, ils ont au cœur d’eux les même valeurs, les mêmes aspirations, la même identité. Et je me désole de ce pays, si beau, si riche, et qui fait tant de mal à ses propres enfants.

Barbara a raison. L’identité, ce n’est pas celle dont on hérite, ni celle de ses papiers. Son identité, c’est celle du cœur, celle que l’on se construit au fil de la vie. Car les races, ou les nationalités, comme les étiquettes, si elles sont utiles, ne servent pourtant qu’à ranger les bocaux de confitures.

Mon identité, c’est celui que je suis.
Mon pays, c’est là où je suis.
Et ce que je suis, nul autre que moi ne peut le décréter.

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La rose rouge sang

« Les fleurs n’ont pas d’enfants. Elles se reproduisent à jamais, égales à elles-mêmes au fil des âges et devant dieu. »

J’écoutais la voix d’Ibn Rashid al Raaraf. La madrassa était plongé dans le silence. Nous avions fini de réciter la Fatiha, soulagé de voir la journée de cours toucher à sa fin. J’avais six ans, ou sept je crois, et je me souviens encore de la voix d’Ibn Rashid al Raaraf quand, le soir venu, il nous racontait une histoire.

« Mais un jour, une fleur se mis dans l’idée d’avoir un enfant. Elle en parla à ses congénères, qui la traitèrent de folle. Elle en parla aux abeilles, qui ne comprenaient pas ses suppliques. Elle en parla aux fourmis, puis au soleil, puis à la lune, mais nul ne l’écouta gémir.

Alors un jour, Dieu, dans son infini sagesse, exauça son vœu.

C’était alors une époque sombre, et les hommes vouaient un culte à une multitude de dieux païens. Et il s’entretuait entre eux, hommes, femmes et enfants. Quiconque avait le malheur d’avoir grandi dans une foi différente.

Dans l’oasis qui hébergeait la fleur, une tribu en fuite fut un jour rattrapé par une autre. Le massacre dura des heures, et l’oasis fut rapidement teinté de rouge sang, polluant les eaux et la rendant impropre à la consommation.

Quand tout fut dit, quand les chamelles et les chevaux eurent repris la route, la fleur trouva à ses pieds un enfant, à peine à bébé, abandonnée par les assassins.

Alors la fleur adopta l’enfant. Pour ne pas boire l’eau contaminée, la fleur recueillait la rosée pour la verser dans sa bouche potelée. Les abeilles partagèrent leur miel divin. Les dates tombaient dans ses mains afin que jamais il n’ait faim.

Ainsi naquit une seconde fois cette enfant, qui s’avérait être une femme. Ainsi vécu-t-elle, enfant de la fleur et protégée de l’oasis, à la grâce de dieu.

Mais le désert est un maitre jaloux, qui reprend aussi vite qu’il ne donne.

Une bande de vaurien passa à proximité de l’oasis, et trouva la fille. Elle avait bien grandi, et était devenue belle, aussi belle qu’Eve peut être.

A tour de rôle, ils la prirent. Le premier lui vola sa virginité, son trésor. Le second lui vola son âme, et la laissa folle. Le troisième, le moins cruel peut être, lui pris enfin la vie, enfonçant sa dague profonde dans sa chair.

Et c’est ainsi que la fleur vit horrifié son enfant, sa douce enfant, lui être retiré, sans qu’elle ne put en rien y faire.

La fleur alors s’approcha du corps encore chaud, et bu le sang de sa fille, afin qu’en elle sa vie soit perpétré. Et de sa colère et de sa peine naquirent des épines pointues le long de sa tige.

Et aujourd’hui encore, si vous vous promenez à l’aube, sous les branches des roses, si vous tendez l’oreille, peut être entendrez-vous la rose pleurer son unique enfant. »

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Du bonheur…

En ce premier jour de la nouvelle année, une chape grise coiffe Paris jusqu’aux horizons. La lumière, sombre mais diffuse, peine à traverser les grandes baies vitrées. Un clair-obscur diffus règne partout, et même la voix de Tierney Sutton que diffuse la radio peine à réchauffer la pièce.

C’est l’hiver, comme il se doit. Et un jour comme aujourd’hui, la chaleur se mesure aux vœux que l’on fait et que l’on reçoit. Les vœux s’échangent comme une monnaie. Certain, le cœur gros, mais les poches pleines, en font abus. C’est que les vœux n’engagent à rien. Ils sont gratuits, et ne coute rien. A l’inverse des résolutions.

Cette nuit, j’écrivais, taquin, que les résolutions engagent ceux qui les font, et que les espérances font le lit des déceptions. Et c’est vrai que celui qui rien n’espère ne saurait être déçu de ne rien recevoir. Mais il faut en toute choses être honnête, rien ne se passe si nul ne l’a souhaité, et à l’origine de toutes les conséquences se trouvent la cause de la volonté.

De causes en conséquence, les effets se propagent sur la réalité. Et s’il vaut mieux faire vœux d’obtenir ce que l’on souhaite, ce qui nous arrive est bien souvent le fait d’une autre volonté que la nôtre. Notre volonté nous anime, nous met en mouvement, mais la pierre qui chute à l’eau crée des vagues qui se propagent d’une berge à l’autres.

Nous sommes tous dans le même bain.

Les résolutions ont ceci de bon donc qu’il faut être résolu à l’inconséquence. Faire vœux, et advienne que pourra. Toutefois, une évidence salutaire doit être mise au jour. Ceux qui espèrent être heureux un jour ne le seront jamais.

Du bonheur, tout a été dit, tout et son contraire. L’addition des deux s’annule, il ne reste rien. Du bonheur, rien n’est su. Si ce n’est qu’il ne faut pas écouter le prêche de ceux qui savent ce qui est bon pour vous. Comme de par hasard, à les écouter, votre bonheur ferait bien leur affaire à eux. Du bonheur, ce qu’ils ont à vendre n’est que le lot de consolation, les plus gonflés même vont jusqu’à prétendre que le bonheur serait en vérité d’outre-tombe.

N’écouter pas ceux qui disent comment être heureux. Ecouter plutôt ceux qui vous disent comment être malheureux, eux au moins sont utiles.

Le bonheur n’est pas objet, il ne s’accumule pas, il se vit. Le bonheur ni ne s’achète ni ne s’approprie, comme l’eau entre les doigts il coule. Surtout, surtout, le bonheur ni ne se désir ni ne se recherche, car il est le dommage collatéral d’une vie bien menée.

Alors, si être heureux est souhaitable à chacun, et si nulle définition ne peut être commune sauf à la rendre pauvre et réductrice, comment parler du bonheur ? Je suis de ceux qui n’en parlent pas. Le bonheur s’invite et se retire à ma table, sans faire part ni égard pour la bienséance.

Le bonheur est une éternelle inconstante, mais il me semble, fidèle à ceux qui le ceux envers eux même. Et être heureux, c’est toujours garder un couvert dressé à sa table pour quand le bonheur nous fait la joie de s’inviter.

Un temps, mon regard s’égare sur le tableau qu’offre à moi le ciel aux multitudes de nuances grisâtres. Je souris, me souvenant que ni le noir ni le blanc ne sont des couleurs, l’une est son absence, l’autre une foule. Il fait beau, en mon for(t) intérieur, et le vague à l’âme s’y brise sur mes contrefort en une nuée d’écume de spleen.

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