Qu’avait-il été pour moi, le vieil homme, ce chibani ? Je longeai la contre allée le long de l’étroit trottoir séparant l’avenue de la ruelle. A cette heure tardive, je voyais arriver peu de voitures en face de moi, et seul le bus de nuit me surpris dans mon dos. Je n’étais de toute façon pas vraiment là, un peu absent, un peu rêveur.

Le vieil homme, s’il avait été avec moi, m’aurait probablement demandé où avais-je la tête. Il m’aurait dit « Concentre-toi. Il n’y ni passé ni futur, seulement maintenant. Il n’y a ni là-bas ni ailleurs, seulement ici. Et le monde n’existe que jusqu’à la portée de ton regard, à l’horizon. » Puis il se serait tu, laissant au silence le soin de révéler ce qu’il avait voulu dire.

Si un homme quelque part incarna un jour à mes yeux la somme de tous les savoirs, ce ne pouvait être que lui. A mon regard jeune à l’époque, Il semblait littéralement tout savoir, même ce qu’il ne pouvait logiquement connaitre. Il semblait pouvoir lire sur l’écheveau du temps non seulement l’avenir – un tour de passe passe disait-il – mais le passé – et le passé est fuyant. Des rides sur les visages, il recomposait une histoire personnelle et toute la trajectoire qui avait conduit cet homme au moment précis où il se présentait à lui.

Mais il y a une différence entre la somme de tous les savoirs et la somme de toute une vie. De lui, au fond, je ne savais rien d’autre qu’il était né là-bas, au loin dans un désert, qu’il fut un jour marié, et eut des enfants. De ce qu’il advint d’eux, jamais il ne m’en souffla mot. Le chibani vivait seul, si la solitude est une vie.

Cela faisait également 25 ans que je ne l’avais revu. Moi aussi, j’avais à vivre, et peu à faire d’un mentor, aussi sage soit-il. Et dans le fond, il avait fait la même chose. Jeune, un jour, il disparut du village. Vieux, et de retour, il apportât avec lui bien peu de chose dans ses bagages, des histoires, des contes, des mensonges aussi, et des souvenirs à oublier.

Moi aussi, je suis parti, sans un regard pour mon enfance, sans un regret pour ce que je laissai derrière moi. C’est ainsi que font les hommes, ils doivent partir pour pouvoir espérer se retrouver. Je suis parti, j’ai brulé mes papiers, c’est fini à la nage, et j’ai survécu. Je n’ai pas eu le temps de me retourner.

Je ne suis plus un jeune homme désormais, la vie sur ma peau a apposé sa patine, mes mains se sont endurcies pour pouvoir travailler, et j’ai aimé tant et plus jusqu’à user mon cœur. Mais je ne suis pas encore un chibani.

Au village, on dit que ce qui pars reviens. Après tant d’années, je n’en suis plus si certain. Je suis parti, et pourrai bien ne pas revenir. Si je ne reviens pas, je ne serai jamais chibani.

Pour une raison inconnue, le souvenir du vieil homme m’est revenu en chemin ce soir. On n’oublie jamais rien, on ne fait que ranger chaque instant dans des tiroirs sans fond. Peut-être est-ce l’éclat de la lune rousse qui a convoqué en moi son visage. Peut-être est-ce un message.

Il doit être mort, le vieil homme. Les immortels ne sont pas humains. Et il a dû emporter avec la lui la somme, la somme de tous les savoirs. Et peut-être quelque part, au fond de moi, j’éprouve le regret et la culpabilité d’avoir laissé le monde perdre la somme de tous ses savoirs.

J’hèle un taxi passant à ma hauteur. Il ne s’arrête pas. Je poursuis mon chemin le long de la contre allée, seul, moi et le souvenir du chibani.

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