Le monde était avant notre naissance largement comme il le sera après notre décès. C’est-à-dire fondamentalement indifférent à notre existence, existence qui aura eu sur le monde a peu près autant d’impact qu’un catalyseur chimique : nous aurons principalement accompli deux choses : transformé beaucoup d’énergie en chaleur, et déplacé une quantité non négligeable de matière, matière extraite du sol ou produite, et parfois elle-même transformé ou assemblé en une autre.

Voilà ce que de la vie il y aurait à en dire, du moins telle que je la vois ce soir depuis la terrasse de ce vieux café de Montserrat. Je suis seul, et Buenos Aires grouille d’une activité qui me met mal à l’aise. Alors, je détourne mon regard des passants, et poursuit ma pensée.

Soyons généreux. On nous donne quoi, 80 ans environ à vivre, dont une grande part est occupée par l’enfance et le souci d’apprendre à vivre, ou la vieillesse et le souci de se défaire de la vie. Mais bon, 80 ans, soit environ 29240 jours à vivre. Le tiers revient à la nuit, et se paye en sommeil, il en reste 19493. Un autre tiers fait l’office du travail, ou d’un quelconque labeur pour subvenir à un besoin ou à un autre. Au final, nous disposons d’environ 13000 jours.

Un livre par jour, et nous pouvons en lire 13000, mais 13000, c’est peu comparé à la masse à lire. Alors au lieu de lire, peut être vaut-il mieux aimer. Il y a 7 milliards d’individus sur terre, donc 3.5 milliards du sexe opposée, et à peu près un tiers dont l’âge ne puisse pas poser de problème à une relation. Disons 1 milliard de femmes, à la louche. Au rythme d’une par jour, un homme aura au final connu 0.0013% de ce que l’humanité avait à lui offrir. Et je suis généreux, car en vérité, si l’on tient compte des considérations culturelles ou sociales, vous pouvez largement diviser ce nombre par deux ou trois.

Le vertige soudain s’abat sur moi. Et de réaliser la vanité à parler d’amour, comme de tout autre chose d’ailleurs, si tant est que nous ne pouvons gouter qu’un infime pourcentage de la réalité. Je me fais servir un gancia batido. L’alcool sirupeux me raccroche au réel.

Je me dis que cet exercice serait vain s’il n avait pour objectif de nous renseigner sur le meilleur usage à faire du temps dont on dispose… Moi, Benigno Choque Quispe, qu’ai-je fait de mon temps ?

Le monde était avant notre naissance largement comme il le sera après notre décès. C’est ce qu’elle m’avait dit, avant de disparaitre. Je ne suis qu’un simple statisticien à l’INDEC, tandis qu’elle rêvait d’aventures. C’était il y a combien de temps déjà qu’elle était partie ? C’est drôle comme ce soir, je n’ai pas envie de m’en souvenir.

Elle disait que la vie est courte, et que nous avons le devoir d’en faire bon usage. Je lui répondais que tout cela était vain, que visiter l’Europe avait autant de sens que de rester en Argentine, et qu’à choisir, c’était bien plus économique.

Et puis, bien sûr, elle est partie.

Je n’ai jamais cru aux contes de fée. Je l’ai aimé, bien entendu. Je ne l’aime plus, probablement. Statistiquement parlant, il y a un pourcentage conséquent de la population féminine avec laquelle je pourrais tisser des liens, vivre une romance, tomber amoureux. Statistiquement, c’est plausible.

Mais si je bois ce soir, seul dans ce vieux café, c’est que je n’ai jamais rencontré la statistique qui viendrait conforter ma théorie. Je l’ai aimé, je ne l’aime plus, je n’ai plus jamais aimé comme je l’ai aimé.

Alors j’attends, j’attends cette femme qui viendra bien à croiser mon chemin, au gré du mouvement brownien de nos vies éphémères. Après tout, quel est le pourcentage de chance que je ne vienne jamais à la trouver ? C’est drôle, pour une fois, je n’ai pas envie de la calculer…

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