On ne fait qu’attribuer aux autres les qualités des mots qu’ils daignent nous donner. Qu’un tel garde le silence, le voilà monotone et laconique. Qu’un autre s’exprime dans une langue relative, qu’il écrive comme il parle, et le voici limité et laborieux. Que je m’habille des apparences de la culture et du savoir, me voici intelligent et supérieur. Que je me targue de me mettre à la portée de chacun, me voici humble et bon.

Je n’ai de cesse de m’en amuser, goguenard, de ce que cet effet fausse toute nos relations. On ne s’adresse pas à moi, mais à un autre, imaginaire et supposé. Je suis poli, alors je joue le jeu. J’endosse ce que l’on attend de moi comme l’on enfile un gant. De toute façon, qui suis-je pour décréter qui je suis sensé être?

J’ai appris tôt, l’art du caméléon. Nombreux sont les dieux par lesquelles j’ai pu jurer, en fonction de l’endroit ou du moment. Je ne porte que des vêtements réversibles, rouge dehors, bleu dedans. Mes paroles n’engagent pas même ceux qui les écoutent. En toutes circonstances, je suis inoffensif, et pour ne pas devenir cible, mieux, je suis insignifiant. 

Je suis le mur contre lequel vous prenez appui, la main sur mon torse sans même que vous vous en rendiez compte. Je suis la porte qui s’efface à votre passage, et que vous ne remarquez même plus. Je ne suis pas même le vent qui parfois s’accroche à vos lourds manteaux d’hivers. 

Je ne suis pas.

L’effet inattendu d’avoir mené ainsi ma vie, c’est le caractère neutre et indéfinissable de mes traits. Je ne marque pas la mémoire de mes interlocuteurs. Qu’on leur demande de me décrire, et me voici tantôt grand et blond, tantôt trapu et châtain. J’ai le physique de celui qui n’en aura aucun.

Ce caractère fluctuant de moi-même, je ne le retrouve pourtant pas quand je m’observe parfois dans le miroir cassé des hôtels de seconde zone dans lesquelles je me réfugie.  Mon visage à mes yeux ne change pas. Même la chambre ne change pas. Tous les hôtels de gare sont construit à l’identique, de Tourcoing à Paris.

Pour le faussaire, l’arnaqueur que je suis, vous me direz, c’est une qualité des plus appréciables. Au contraire, détrompez-vous. Arnaqué, c’est faire acte de présence, c’est envahir l’horizon de la conscience de sa victime, pour qu’elle ne vous voie pas en train de faire ses poches. Il faut se faire plus grand que la vie elle-même pour que l’arnaqué veuille croire en votre histoire. Et pour moi, transparent comme je suis, ce n’est jamais simple.

Heureusement, les gens veulent croire, croire en tout ce qui n’est pas leur quotidien. C’est est presque trop simple même. Les gens ont presque envie d’être arnaqués, cela leur donne une densité. L’arnaqué est une victime, elle se dote d’une voix pour se plaindre. Et en même temps, elle se satisfait de ce qu’elle soit suffisamment riche pour l’être, arnaqué. 

Ou alors peut être que je me fais des idées. Peut-être que je recherche des excuses à mon comportement. Peut-être n’ai-je pas encore suffisamment atteint le fond. Je ne suis pas encore suffisamment misérable pour ne pas chercher ma rédemption. 

De toute façon, je me contente de peu, de quoi manger et me loger. Les grands faussaires, un jour ou l’autre, quelqu’un s’en soucie et les arrête. Ou alors ils font de la politique. Mais moi, que l’on me mette sous un projecteur, et l’on ne verrait même pas mon ombre. 

Souvent d’ailleurs, je m’arrête dans la rue, et me retourne pour vérifier qu’elle non plus ne s’est pas dissoute dans le bitume. Je longe les vitrines et en ignore le contenu. Seul la présence de mon reflet me rassure, et détrompe ce sentiment d’inexistence, qui jamais ne me quitte.

J’ai le sentiment d’être invisible, et peut être même le suis-je bien, parfois.

Il est temps pour moi de quitter cette ville. Mon désœuvrement à fait son lit. A la gare, je prendrai le premier train qui part, peu m’importe où. Déjà ici, on m’a oublié.

On ne fait qu’attribuer aux autres les qualités des mots qu’ils daignent nous donner. Qu’un tel garde le silence, le voilà monotone et laconique. Qu’un autre s’exprime dans une langue relative, qu’il écrive comme il parle, et le voici limité et laborieux. Que je m’habille des apparences de la culture et du savoir, me voici intelligent et supérieur. Que je me targue de me mettre à la portée de chacun, me voici humble et bon.

Je n’ai de cesse de m’en amuser, goguenard, de ce que cet effet fausse toute nos relations. On ne s’adresse pas à moi, mais à un autre, imaginaire et supposé. Je suis poli, alors je joue le jeu. J’endosse ce que l’on attend de moi comme l’on enfile un gant. De toute façon, qui suis-je pour décréter qui je suis sensé être?

J’ai appris tôt, l’art du caméléon. Nombreux sont les dieux par lesquelles j’ai pu jurer, en fonction de l’endroit ou du moment. Je ne porte que des vêtements réversibles, rouge dehors, bleu dedans. Mes paroles n’engagent pas même ceux qui les écoutent. En toutes circonstances, je suis inoffensif, et pour ne pas devenir cible, mieux, je suis insignifiant. 

Je suis le mur contre lequel vous prenez appui, la main sur mon torse sans même que vous vous en rendiez compte. Je suis la porte qui s’efface à votre passage, et que vous ne remarquez même plus. Je ne suis pas même le vent qui parfois s’accroche à vos lourds manteaux d’hivers.

Je ne suis pas.

L’effet inattendu d’avoir mené ainsi ma vie, c’est le caractère neutre et indéfinissable de mes traits. Je ne marque pas la mémoire de mes interlocuteurs. Qu’on leur demande de me décrire, et me voici tantôt grand et blond, tantôt trapu et châtain. J’ai le physique de celui qui n’en aura aucun.

Ce caractère fluctuant de moi-même, je ne le retrouve pourtant pas quand je m’observe parfois dans le miroir cassé des hôtels de seconde zone dans lesquelles je me réfugie.  Mon visage à mes yeux ne change pas. Même la chambre ne change pas. Tous les hôtels de gare sont construit à l’identique, de Tourcoing à Paris.

Pour le faussaire, l’arnaqueur que je suis, vous me direz, c’est une qualité des plus appréciables. Au contraire, détrompez-vous. Arnaqué, c’est faire acte de présence, c’est envahir l’horizon de la conscience de sa victime, pour qu’elle ne vous voie pas en train de faire ses poches. Il faut se faire plus grand que la vie elle-même pour que l’arnaqué veuille croire en votre histoire. Et pour moi, transparent comme je suis, ce n’est jamais simple.

Heureusement, les gens veulent croire, croire en tout ce qui n’est pas leur quotidien. C’est est presque trop simple même. Les gens ont presque envie d’être arnaqués, cela leur donne une densité. L’arnaqué est une victime, elle se dote d’une voix pour se plaindre. Et en même temps, elle se satisfait de ce qu’elle soit suffisamment riche pour l’être, arnaqué.

Ou alors peut être que je me fais des idées. Peut-être que je recherche des excuses à mon comportement. Peut-être n’ai-je pas encore suffisamment atteint le fond. Je ne suis pas encore suffisamment misérable pour ne pas chercher ma rédemption.

De toute façon, je me contente de peu, de quoi manger et me loger. Les grands faussaires, un jour ou l’autre, quelqu’un s’en soucie et les arrête. Ou alors ils font de la politique. Mais moi, que l’on me mette sous un projecteur, et l’on ne verrait même pas mon ombre.

Souvent d’ailleurs, je m’arrête dans la rue, et me retourne pour vérifier qu’elle non plus ne s’est pas dissoute dans le bitume. Je longe les vitrines et en ignore le contenu. Seul la présence de mon reflet me rassure, et détrompe ce sentiment d’inexistence, qui jamais ne me quitte.

J’ai le sentiment d’être invisible, et peut être même le suis-je bien, parfois.

Il est temps pour moi de quitter cette ville. Mon désœuvrement à fait son lit. A la gare, je prendrai le premier train qui part, peu m’importe où. Déjà ici, on m’a oublié.

0
Partagez votre lecture: