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Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Date: 16 January 2014

Voyage(s)

Tout homme naît trois fois.

La première, lors de notre venue au monde, alors que l’innocence nimbe encore notre corps, et que tout nous apparaît ou neuf et moderne, ou ancien et mystérieux. Dans ce monde primitif, tout est émotion pure, tout est maintenant ou jamais. La lumière elle-même revêt un éclat qu’elle n’aura plus jamais à nos yeux une fois passé cet âge. Cette découverte de l’univers est notre premier voyage, le voyage vers la lumière.

Notre seconde naissance a lieu lorsque nous prenons conscience que nous possédons une conscience, et que cette conscience est langage, et que ce langage est symbole. Au moment on nous appréhendons la mécanique même de nos pensées, quand nous sommes à même d’observer nos propres émotions comme le ferai un tiers, c’est alors que nous chutons dans l’abime introspectif, le voyage vers les ténèbres intérieures.

Et quand cette chute prend fin, alors nous naissons pour la dernière fois. Et tout au fond de l’abime repose la conscience de la mort qui nous attends, et du caractère éphémère de la vie. La morsure de la flèche du temps progresse inexorablement vers notre cœur. Vivre alors, c’est savoir que tout nous sera dépouillé, que dans 10000 ans de cela il ne subsistera rien de nous, ni langage, ni vestige, ni culture, ni mémoire, et pourtant, vivre quand même. Vivre debout. Vivre. Ne jamais céder au nihilisme, car si tout est éphémère, rien n’est vain.

L’homme alors entame son dernier voyage, le voyage vers l’absolution.
Et l’absolution, c’est être dépouillé de tout, et pourtant tout avoir.

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La fièvre

Le présent accouche d’un passé que le futur sans cesse renouvelle. Je peux sentir en moi cet éternel mouvement, cette roue qui tourne sans cesse, terrible Ouroboros qui se dévorant accouche de lui-même. Je sens, de façon confuse, que cette intuition du moment cache quelque chose de terrible, un non-lieu de l’âme, et qu’il ne ferait pas bon d’approcher de trop près.

Le navire tangue de toute part. Des voies d’eau se font jour dans les soutes, puis disparaissent aussi inexplicablement qu’elles étaient apparues. Depuis plusieurs jours, l’équipage donne des signes de nervosité ; les prises de bec sont plus fréquentes, les mots plus dures, les bagarres plus violentes.

Si ma qualité de médecin diplômé du Royal King’s College m’est alors de secours pour soigner ces marins, il me semble que mon statut au final vient à me desservir auprès de ces hommes-là. Ce n’est pas qu’ils ne croient pas, au contraire, leur foi dévorante en des chimères impossibles vient parfois allumer leurs regards quand ils ont bu un peu trop. Mais pour eux, je ne suis qu’un passager, un homme du Christ, un étranger, une marchandise, autant dire peu de chose.

Sur les mappemondes reproduites dans mes précis de géographie, qu’elle me semblait petite, cette terre. Que les océans semblaient dérisoires et dénudées de valeurs. Sur les immenses globes exposés à l’observatoire de Cambridge, la mer servaient de réceptacles aux dessins divers et fantaisistes des illustrateurs. Seule la terre, le sol, les empires, la couronne et la Reine, comptaient.

Mais une fois perdu au beau milieu de ces étendues sans fin, une fois seulement après ma première tempête, ce n’est qu’à ce moment-là, balloté en tous sens comme un fétu de paille, que je pris la mesure de l’immensité de l’océan, ainsi que de mon insignifiance.

Après cette tempête, je fus saisi d’une fièvre insolite, inconnue de moi. Des heures durant, allongé sur ma couche, je délirai seul, en Latin ou en Grecque. J’avais conscience d’être au monde, mais ce monde ne faisait plus sens. Cambridge et ces verts pâturages avaient disparu sous les eaux lourdes et froides. Londres, et son cortège d’attelage, ces rues puant le crottin, le foin, et la maladie, Londres elle-même avait disparu, et il ne restait rien.

Je me suis noyé dans cette fièvre. Je me suis abimé comme un navire qui sombre corps et âmes. Et ce ne fut que quand mon corps lui-même eux entamé de se décharner, quand je fus défait de moi-même et de tout ce qui me constituait, ce ne fut qu’à ce moment-là que la fièvre relâcha sa mortelle étreinte.

Ma rémission fut spectaculaire. Mais en vérité, c’était un autre homme qui émergeait des tombeaux du Golgotha. Ce que j’y avais perdu, abandonné en chemin, je l’avais échangé contre de nouveaux sens, qui a leur tour offraient à ma vue un monde nouveau, tel que je n’aurais su l’imaginer.

Bientôt, nous arriverons aux Indes, et si Dieu le veut, nous rejoindront le port de Mardras, où mon aide fut requise. Je crains que l’on n’y soit déçu d’avoir demandé un homme, et de voir en arriver un autre. Il sera temps de s’en soucier une fois rejoint le sol.

Pour l’heure, il n’existe rien de tangible, rien de fixe, rien d’un horizon à l’autre qui ne roule et se mêle de façon inextricable dans un mouvement sans fin. Prêt de la proue, accroché au bastingage, j’observe le crépuscule naissant, en ne laissant rien à distance entre lui et moi, rien d’autre que le fin écoulement mécanique du temps.

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