Chaque jour, on me demande d’être un magicien dans un monde où la magie n’existe plus. Chaque jour, je me lève un peu plus difficilement, alourdie du jour passé venu ajouter sa masse aux précédent. J’en porte le poids presque imperceptiblement; mes épaules s’affaissent chaque année un peu plus.

La magie, c’est de l’impossible réalisé, la mise en évidence de conséquences visibles qui ont pour causes des choses cachées au-delà de nos perceptions. C’était du moins la nature de celle que mes ancêtres pratiquaient. Mais à mesure que le monde s’est doté de solides projecteurs à même de fouiller les ténèbres, l’invisible s’est vidé de sa substance, et la magie a peu à peu perdu sa raison d’être.

Je suis un vieux magicien désormais. Ce qui fut les attributs du mystère, puis ceux du pouvoir, ne sont plus aujourd’hui que de vulgaire tour de passe-passe, eux même en voie d’obsolescence rapide. Le vieil homme que je suis n’a même plus la force de nourrir le ressentiment, et encore moins celle d’ajouter au poids des ans celui des regrets.

Ce que l’homme autrefois a conquis du mystère, il en paye aujourd’hui le prix fort. Une fois défait des illusions, l’homme reste nu, face à la terrible image de sa propre solitude, sans même se rendre compte que cette image est elle-même l’ultime illusion, le dernier coup du sort. Au mieux, il trouve dans son ombre le camarade décharné à même de lui tenir compagnie. Au pire, il ne trouve rien, et ce rien, il le peuple de nouvelles illusions, bien plus terribles et meurtrières que les précédentes.

Mais que peu bien m’importer ce que font les hommes ? Je ne suis de toute façon plus que la mémoire à peine vivante d’un temps révolu, un souffle qui aurait oublié de rejoindre le vent.

Chaque jour pourtant, on me demande encore d’être un magicien dans un monde ou la magie n’existe plus. Il y a encore des personnes qui se souviennent, d’autres mémoires à peine plus jeunes que la mienne. Elles me retrouvent, après un long périple pour certaines. D’autres me cherchent encore.

J’ai vécu sous de nombreux noms. Un seul m’aurait de toute façon semblé dérisoire. Au final, peut-être même ait je vécu en portant tous les noms que la terre a donné aux hommes. Ces personnes viennent à moi, et m’appelle sous un nom ou un autre, et elles supplient, une requête ou une autre.

Je les accueille, je les écoute, je les apaise.

Puis je les tue.

Que dire à ceux qui savent que la magie a existé, mais qu’elle n’est plus ? Moi qui porte le lourd fardeau du secret des funérailles de la magie, je suis le gardien de son tombeau. Et au linceul de sa mémoire s’ajoutent les corps de ceux qui se souviennent. Je n’ai pas le cœur à les laisser errer dans le désert.

Chaque jour qui passe, on me demande inlassablement d’être un magicien dans un monde ou la magie n’existera plus. Chaque jour ajoute à ma charge, voilà ma punition. Et ce, jusqu’à la fin des temps.

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