Il est déjà tard. La maison est plongée dans l’obscurité, et je n’ai plus le courage de me lancer dans un exercice de fiction qui pourtant semble avoir tant de succès. Un temps, j’ai effectué une brève visite de ma timeline sur twitter, mais tout n’y est qu’indignations ou provocations, et je sais accueillir les deux comme les deux faces de la même imposture. Alors, au lieu de dormir, je laisse les mots désordonnées couler du bout de mes doigts.

La nuit venue, une fois libéré de toute charge ou besoin urgent que je ne puisse remettre au lendemain, je me dit que je suis un homme chanceux, comme nombre d’entre nous, et un homme heureux, ce qui j’en conviens est plus rare.

En soi, rien qui ne soit néanmoins banal, d’une banalité saine, de celle qui fleure bon la sérénité et un équilibre sans prétention. Dans ces moments-là, à quoi bon écrire ? Moi, à qui la vie a déjà tant donné, et tant repris, quel bénéfice, si bénéfice il y a, puis je espérer en retirer ?

La vie d’un écrivain est tantôt une vie en suspension, qui se recherche quelque chose à dire, et tantôt une vie sous le pilon de la presse, comme pour en extraire la dernière goutte de saveur. C’est une vie précaire, torturée, difficile.

A cette pensée, mes mains se suspendent au-dessus du clavier. Mon souffle court trahi soudain ce sentiment qui précède l’abandon d’un objet que l’on a aimé, mais dont on a plus l’usage. Et puis soudain, je réalise que je ne suis pas écrivain, mais « écrits vains ». Un écrivain en toc, pour de faux, une imposture. Soudain, je me sens à nouveau libéré.

Une écriture de la vanité, c’est une écriture du vide. Il n’y a là ni enjeux, ni défis, et surtout, surtout pas de littérature. C’est au fond la seule écriture qui soit honnête, honnête au sens lucide. Ecrire pour écrire ce qui ne changera pas une seule chose au monde, si ce n’est un petit paquet d’électrons encodant une série d’octets informatiques.

Soyons lucide. Je passe le temps.

La vie est ainsi faite qu’elle ne s’offre pas à nous d’une seule traite égale, du même pas de charge du début à la fin. Parfois, elle se fait dense, ingérable, improbable. Parfois, elle s’étire avec la même langueur que les lacets d’un fleuve peu pressé d’arriver à l’embouchure du voyage. Ma vie pour l’heure en est là, et pour un temps, j’avoue, je savoure le calme et la satisfaction de celui qui a gagné le droit au repos.

Et comme je suis un homme pratique et ambitieux, je mets à profit ce temps pour dénouer mes mains, comme d’autres jouent aux cartes, ou encore font du crochet. Passer le temps, car il faut bien qu’il passe, et en passant, il laisse une trace.

Combien de temps cela durera-t-il ? Déjà cette question porte en elle les germes de la réponse. L’enfant qui demande si c’est encore loin dit que déjà il se lasse du voyage. Et moi, je ne suis qu’un grand enfant.

Je le dit souvent, au grand dam de ma femme, que je ne suis qu’un enfant à qui l’on a donné une carte bleue. Il y a aussi dans l’écriture quelque chose qui relève du jeu, le jeu de mot, le jeu des émotions, le faire semblant du vraisemblable. Tout ceci n’est qu’un jeu, une vaste pièce de théâtre. C’est peut-être pour ça que je suis tellement porté au lyrisme, un art ancien de la parole.

Je n’écris pas au fond, je parle.

Il est déjà tard. Demain sera un autre jour, demain je reprendrai l’œuvre au noir. Demain, si le destin n’en décide pas autrement, je serai moi, meilleur que je ne le suis, et moins bon que je ne le serai. Chaque jour une réinvention de soi.

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