Elle s’ennuyait, et la regarder s’ennuyer m’ennuyait prodigieusement. Sa bouche disait oui d’un air distrait, mais elle avait dans le regard le vide de ceux qui ne vous écoutent pas vraiment. Je la regardai ainsi afficher cet air compassé, l’air de dire je ne suis déjà plus là. Et le plus spectaculaire c’était que la conversation se poursuivait ainsi, presque naturellement, d’un lieu commun à un autre sans que ni elle ni moi ne prenions l’initiative d’y mettre un terme.

En mon for intérieur, je me disais, elle, il ne fallait pas. Elle, elle va te briser le cœur.

Mais le mien de cœur, il y avait belle lurette qu’il n’en faisait qu’à sa tête. Ce n’était pas qu’elle était belle, ce n’était pas qu’elle fut laide. Je me sentais juste attiré, aspiré comme l’eau l’est par la bonde, et je ne pouvais pas plus me défaire de cette attraction que de la gravité, ou de la force du vent.

Moi, je suis de ceux qui se regardent vivre. La conscience réelle de son désintérêt, loin de refroidir mon émoi, me poussait à poursuivre plus loin l’expérience. J’observais la scène de manière éthérée, détaché de moi-même, comme s’il s’agissait d’une scène de cinéma, elle une actrice connue, moi inconnu de moi-même.

A l’occasion du vernissage, le petit bar était bondé, et il fallait élever la voix pour se faire entendre. Autour de nous circulait une foule de personnes, et j’étais loin de reconnaître la majorité des visages. J’avoue, je m’en moquais un peu, trop occupé à détailler le sien.

Elle avait un visage fin, un peu oblong, un nez un peu trop long mais parfaitement équilibré, et surtout de beaux yeux noirs, très grand, en amande et cerclé de Kôhl, qui avait sur moi l’effet d’un projecteur sur une proie. J’observais le ballet de ses pupilles, tandis qu’elle cherchait de toute évidence à croiser le regard d’une connaissance à même de la sortir de ce faux pas.

Je n’avais de toute façon guère mieux à faire. Je n’éprouvais aucun intérêt pour l’art, la photo de surcroit. Les clichées pendus au mur étaient pour moi des fenêtres sur le vide, la mémoire glacée d’un souvenir qui n’était pas le mien. Cet instant avec elle au moins, aussi embarrassant soit-il, avait pour moi une saveur et une texture autrement plus enivrante.

L’embarras, il y avait belle lurette que je ne m’en encombrai plus. Passé un certain cap, la crainte du ridicule, ou la peur de mal faire se sont évanouies dans les décombres des échecs passés. Je laissais donc à d’autres le souci de paraitre plus qu’ils ne sont, et à moi l’insouciance de n’être que ce que je suis.

Combien de temps s’est-il écoulé ainsi, moi perdu dans son regard, et elle éperdue du désir de couper court à toute communication ? Peut-être, je ne sais pas, cinq ou dix minutes, au plus. Et comment cela s’est-il terminé ? Le souvenir s’efface dans le bruit blanc du passé.

Seule subsiste le souvenir de son regard, cerclé de Kôhl. Ni le ton de sa voix, ni la couleur de sa robe, ni même la décoration du bar, tout cela s’est enfuit, évaporé comme l’eau lentement porté à ébullition un jour de canicule.

Peut-être même n’y a-t-il jamais existé d’avant ou d’après. Elle et moi, comme une rencontre qui ne s’est pas vraiment faite, une métaphore parfaite de tout ce qui nous sépare, et l’univers autour, qui lentement se délite de sa matière.

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