Elle avait le souvenir d’une vie qu’elle n’avait jamais vécue, et en éprouvait une mélancolie étrange, comme la nostalgie de ne pas avoir été la femme qu’elle n’aurait de toute façon jamais pu être. Dans ces moments-là, une amertume au gout de regret faisait jour en elle, et se diffusait de part en part dans ses pensées.

Je la regardais faire, en silence, adossé au chambranle de la porte d’entrée. D’abord, elle se dirigeait d’un pas lent vers la commode, pour en retirer trois lourds albums photos. Puis, du même pas, elle revenait déposer son trésor sur la table basse, avant de s’asseoir sur le fauteuil sans même m’avoir décoché un regard. Pour elle, je n’avais pas plus de présence que le bâton d’encens qu’elle venait d’allumer, ou que la tasse de thé encore fumante, et qu’elle oubliera de boire.

Le présent n’avait pour elle pas plus de consistance que le futur, un simple moment désagréable qui déjà n’est plus qu’un lointain souvenir. Elle n’était pas, elle n’était plus.

Elle ouvrait ses albums, et les feuilletait, pages après pages, après avoir détaillé longuement chaque clichée comme pour mieux en invoquer le souvenir. Ses mains blanches se découpaient comme des ciseaux sur le fond noir des feuillets pergamine. Je me glissais dans son dos, en silence toujours, et observait les clichées.

Sur les photos une mémoire ancienne au ton sépia, noir et blanche. Des visages trop flous, noyé dans un soleil trop fort, me faisait face, et je ne reconnaissais aucun de ces visages, aucunes villes, aucuns lieues, aucuns moments. Cette mémoire semblait m’interroger, me dire, « qui es-tu toi qui ne sait pas qui nous sommes ? Ou étais tu quand nous étions là, dans le verger, sous le soleil jeune, le visage tourné vers le Kodak ? Ou bien n’étais tu pas encore ? »

Plus jeune, je lui avais demandé qui sont ces gens que je ne connaissais pas. A cette époque, le présent avait encore un sens pour elle, alors me répondait. Untel fut le frère de l’ami de tel cousin, une autre la seconde épouse de l’oncle truc. Elle me racontait des histoires, les voyages, les entreprises, les naissances et les deuils.

Ce n’est que plus tard, quand ma mémoire s’est affermit, que je réalisai qu’à chaque fois, les noms et les rôles changeaient. L’oncle truc devenait le camarade de promo d’une université ou elle n’avait jamais posé le pied. La photo de mariage devenait une cérémonie de baptême, Niort devenait Dunkerque, et Cannes voyageait jusqu’à la Corse.

Et dans sa voix, si souvent, je ressentais comme une infinie tristesse, comme le poids des regrets. Peut-être se rendait elle compte quelque part qu’elle mentait, peut être en éprouvait-elle de la honte, ou des remords ? Elle continuait toutefois d’emmêler l’écheveau de ses histoires, incapable au bout du compte d’en maintenir toute cohérence.

Moi, je me disais qu’elle me racontait l’histoire telle qu’elle aurait aimé la vivre, comme si le passé à force aurait pu se réécrire. Je l’écoutais, n’osant plus pointé les invraisemblances, opinant de la tête comme pour mieux lui pardonner.

C’est ainsi qu’est né le silence en moi, et ce silence, au fil du temps est devenu un gouffre. Et à mesure que la réalité pour ma mère perdait consistance, moi je me perdais dans ce silence. Je suis devenu l’héritier d’une histoire sans queue ni tête, et je n’avais personne vers qui me tourner pour faire trier le vrai du faux.

Aujourd’hui, je n’amène plus mon magnétophone. Le silence a fini par s’emparer aussi de sa parole. Mais il me reste des heures d’enregistrement à recouper avec les faits connus afin de recomposer le vraisemblable puzzle de sa vie, la vraie.

J’ai le temps, tout le temps devant moi. Et dans ces moments-là, je me plaçais derrière elle, et lui brossais les cheveux blancs, tandis qu’indifférente elle poursuivait son voyage silencieux parmi ses fragments de mémoire perdues…

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