« Les fleurs n’ont pas d’enfants. Elles se reproduisent à jamais, égales à elles-mêmes au fil des âges et devant dieu. »

J’écoutais la voix d’Ibn Rashid al Raaraf. La madrassa était plongé dans le silence. Nous avions fini de réciter la Fatiha, soulagé de voir la journée de cours toucher à sa fin. J’avais six ans, ou sept je crois, et je me souviens encore de la voix d’Ibn Rashid al Raaraf quand, le soir venu, il nous racontait une histoire.

« Mais un jour, une fleur se mis dans l’idée d’avoir un enfant. Elle en parla à ses congénères, qui la traitèrent de folle. Elle en parla aux abeilles, qui ne comprenaient pas ses suppliques. Elle en parla aux fourmis, puis au soleil, puis à la lune, mais nul ne l’écouta gémir.

Alors un jour, Dieu, dans son infini sagesse, exauça son vœu.

C’était alors une époque sombre, et les hommes vouaient un culte à une multitude de dieux païens. Et il s’entretuait entre eux, hommes, femmes et enfants. Quiconque avait le malheur d’avoir grandi dans une foi différente.

Dans l’oasis qui hébergeait la fleur, une tribu en fuite fut un jour rattrapé par une autre. Le massacre dura des heures, et l’oasis fut rapidement teinté de rouge sang, polluant les eaux et la rendant impropre à la consommation.

Quand tout fut dit, quand les chamelles et les chevaux eurent repris la route, la fleur trouva à ses pieds un enfant, à peine à bébé, abandonnée par les assassins.

Alors la fleur adopta l’enfant. Pour ne pas boire l’eau contaminée, la fleur recueillait la rosée pour la verser dans sa bouche potelée. Les abeilles partagèrent leur miel divin. Les dates tombaient dans ses mains afin que jamais il n’ait faim.

Ainsi naquit une seconde fois cette enfant, qui s’avérait être une femme. Ainsi vécu-t-elle, enfant de la fleur et protégée de l’oasis, à la grâce de dieu.

Mais le désert est un maitre jaloux, qui reprend aussi vite qu’il ne donne.

Une bande de vaurien passa à proximité de l’oasis, et trouva la fille. Elle avait bien grandi, et était devenue belle, aussi belle qu’Eve peut être.

A tour de rôle, ils la prirent. Le premier lui vola sa virginité, son trésor. Le second lui vola son âme, et la laissa folle. Le troisième, le moins cruel peut être, lui pris enfin la vie, enfonçant sa dague profonde dans sa chair.

Et c’est ainsi que la fleur vit horrifié son enfant, sa douce enfant, lui être retiré, sans qu’elle ne put en rien y faire.

La fleur alors s’approcha du corps encore chaud, et bu le sang de sa fille, afin qu’en elle sa vie soit perpétré. Et de sa colère et de sa peine naquirent des épines pointues le long de sa tige.

Et aujourd’hui encore, si vous vous promenez à l’aube, sous les branches des roses, si vous tendez l’oreille, peut être entendrez-vous la rose pleurer son unique enfant. »

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