beau: adj m.

Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Month: January 2014 (page 1 of 2)

Résilience

Elle n’avait jamais aimé autre chose que l’idée même d’être amoureuse. Peu importait l’objet de son amour, homme ou femme, du moment que ce dernier ne venait pas jeter de l’ombre à la lumière de ses émotions. Elle aimait comme on s’habille, avec bon gout et sophistication, mais sans jamais connaitre le dur lien de l’attache.

Cela lui allait bien au fond. Ce petit air frivole, cette passion dévorante pour un prénom qu’elle aura oublié demain. Vous auriez tort de la juger. Au contraire, cette inconstance fondait en elle une remarquable résilience.

Quant aux divers objets qui ont eu sa faveur, quand ils ne connaissaient pas par avance le sort qui les attendaient, ils lui ont bien vite pardonné. On peut être adorable, même quand on est insaisissable.

Moi aussi, je lui ai pardonné. Non pas d’avoir été l’objet de son amour, mais au contraire, de ne jamais l’avoir été. De tous ces amants, nul ne l’a aimé autant que j’aurai pu le faire. De moi pourtant, elle n’a jamais pris la peine de faire une conquête.

Je me serai livré volontiers à sa passion pour l’amour, quitte à ne devenir que l’objet de transition entre elle et elle-même. De ce monologue sentimental, j’aurai bien su grappillé quelque chose, et le modeler en ersatz de tendresse. J’aurai cédé quand elle l’aurait voulu, et tenu quand il le faut. Peut-être même aurait je pu la retenir plus longtemps.

Combien même n’aurait-elle aimé qu’elle même à travers moi, je l’aurai aimé pour deux.

Au fond, nous n’aimons pas mieux que ce que nous échappe. Rien ne subsiste entre nos mains, tout glisse, s’évapore, s’effrite, se délite ou disparait, même nous. Peut-être ne l’ai-je ainsi aimé qu’à la mesure de son indifférence ?

Quoi qu’il en soit, ce qui ne s’est pas fait ne mérite pas le regret. Et même mon amour, celui que j’éprouvais pour elle, tombe aujourd’hui en poussière. Et le souvenir d’avoir aimé n’égale en rien l’amour.

L’amour, le vrai, ne se remémore pas, il se vit. L’amour, le vrai, elle qui le désire tant ne l’a jamais vraiment vécu.

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La politesse des assassins…

Madame,

Vous ne me connaissez pas, ni ne m’avez jamais croisé. Il ne me semble pas vous avoir causé de tort, ou alors cela serait bien malgré moi, auquel cas je vous prie d’accepter mes plus sincères excuses. Nous sommes, l’un pour l’autre, les plus parfaits inconnus.

Et pourtant, vous allez m’assassiner.

Bien que cette pensée me répugne, je dois bien admettre qu’un certain effroi s’est saisi de moi lorsque l’on m’a rapporté votre sinistre projet. Je ne prétends pas être l’homme que je ne suis pas, j’ai commis de nombreuses fautes, la plupart du temps par maladresse, mais aucune de ces erreurs ne me semble mériter la peine de mort.

Donnez-moi au moins une chance de me défendre. Donnez-moi une chance sinon de connaitre le nom de mon bourreau au moins de savoir celui de mon crime.

Je sais que vous êtes une femme, je sais que vous êtes sérieuse, qu’il ne s’agit pas d’un chantage, et vous savez également que la police ne m’a pas prise au sérieux.

Je préfère croire que vous n’êtes pas l’une de ces trop nombreuses folles que notre société laisse livré à eux même. Je me refuse de me croire victime du seul hasard aveugle. J’espère que vous lirez cet encart dans ce journal, ou que l’on vous en parlera.

Ne prenez pas la vie d’un homme à la légère….

Cordialement.
CyT.

—-

Monsieur,

Vous ne me connaissez pas, ni ne m’avez jamais croisé. En cela, il est juste de penser que vous ne m’avez pas causé de tort, en tout cas pas à moi, si bien que je n’ai que faire de vos excuses. Nous sommes, l’un pour l’autre, les plus parfaits inconnus.

Et pourtant, je vais vous assassiner.

Bien que cette pensée me répugne, je dois bien admettre qu’un certain effroi s’est saisi de moi lorsque j’ai conçu moi sinistre projet. Je ne prétends pas être la femme que je ne suis pas, j’ai commis de nombreuses fautes, la plupart du temps par maladresse, mais aucune de ces erreurs ne m’a préparé à asséner la peine de mort.

Je ne vous donnerai pas une seule chance de vous défendre. Vous ne connaitrez ni le nom de votre bourreau ni celui de votre crime.

Je sais que vous êtes coupable, je sais que vous savez, qu’il ne s’agit pour vous que d’une posture, et vous savez également que la police ne m’a pas plus que vous prise au sérieux.

Je préfère croire que vous n’êtes pas l’un de ces trop nombreux fous que notre société laisse livré à eux même. Je me refuse de vous croire victime du seul hasard aveugle. J’espère que vous réalisez que vous seul avez bâti votre chute, et que personne ne vous regrettera.

Ne prenez pas l’avis d’une femme à la légère….

Cordialement.
H.O.

Ce texte s’inscrit dans le cadre du jeu d’écriture proposé par venise3. Voici la liste des autres participants:

http://motspourlecrire.canalblog.com/archives/2014/01/25/29038079.html

http://rienaredire.wordpress.com/2014/01/26/correspondance/

http://123christophe456.wordpress.com/2014/01/27/correspondance/

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Le rouge et le noir

Le petit prince vient de fermer les yeux, mais ses éclats de rires, jeunes et cristallins, résonnent encore dans la chambre. Cette semaine, il a appris à maitriser les quatre pattes, et à s’asseoir tout seul. En haut, j’ai abandonné les travaux pour sécuriser la mezzanine. En bas, la terreur joue en ligne sur son serveur de Minecraft avec ses copains du collège.

De toute façon, ce fut l’une de ces journées où l’on n’est pas tout à fait là, quand une part de soi refuse de céder au moment présent et au quotidien. Voilà, j’ai l’esprit ailleurs, préoccupé par une idée qui est jacente mais que je peine à articuler.

Et cette idée se compose de deux mots clefs : la condescendance et le mépris.

La condescendance est un risque qui nait lorsqu’une relation entre individus est articulée autour d’une notion de hiérarchie : l’enseignant et l’élève, le manager et les collaborateurs, le chef de chantier et les maçons, le savant et l’ignorant, le politicien et l’administré, un père et son fils, et ainsi de suite. Dès lors qu’est établi ce rapport, il existe un déséquilibre inhérent qui, s’il n’est pas maitrisé, peut dégénérer dans une attitude de condescendance, c’est-à-dire un jugement de valeur.

Que nous ayons tous à un moment ou à un autre été victime de condescendance, cela ne fait que peu de doute. J’en ai été victime plus d’une fois, et doit probablement à mon égo démesuré le fait qu’elle n’ait somme produite en moi que de la colère.

Non, la vraie question, et celle qui quelque part m’obsède, c’est est ce que moi, je fais preuve de condescendance.

On dit souvent qu’il existe deux formes de condescendance, l’une stupide car basé sur une supériorité supposé et non réelle (certains racismes sont des condescendances), et l’autre à tout le moins justifié par la supériorité réelle de la personne condescendante.

Laissons de côté la condescendance des imbéciles, c’est-à-dire celle de ceux qui l’exhibe sans pouvoir prétendre le mériter. L’autre forme est plus riche.

Quiconque cède à une passion, quelle qu’elle soit, encourt le risque de devenir condescendant envers ceux qui ni ne la partage, ni n’en maitrise les arcanes, ni ne souhaite investir le temps nécessaire pour en acquérir la maitrise. Alors on dit que les personnes intelligentes sont souvent condescendantes par nature.

Les pauvres, vous comprenez, les autres sont si lents.

Moi, je crois au contraire que la condescendance est un naufrage. Et plus la condescendance vient de haut, plus spectaculaire le naufrage. Il y a des Titanic de la condescendance. Car faire preuve de condescendance, c’est bel et bien descendre au niveau des cons. Et plus vous êtes sensé être supérieur, plus la condescendance vous condamne.

Je me méfie de la condescendance, de celle qui dort en moi comme de celle que je vois parfois à l’œuvre chez les autres. Elle est non seulement négative, car elle touche la victime en cela qu’elle la rabaisse, mais elle est également contre-productive, au sens où en général s’il existe une raison de subordination c’est pour mieux atteindre un certain objectif, et non établir du pouvoir.

La réponse naturelle à la condescendance, c’est le mépris. Le mépris, c’est l’émotion que l’on ressent lorsque l’on souhaite faire chuter une personne de son piédestal réel ou supposé. Par le mépris, la personne brise le lien qui le liait au condescendant. Au mieux, une remise en place à lieu. Au pire, le respect cède la place à l’injure.

Mais le mépris en tant que tel ne vaut guère mieux. D’une part parce que certaines personnes font preuves de mépris systématique. Et de l’autre parce qu’une fois la relation passée à l’acide du mépris, les dégâts sont considérables.

La seule attitude qui me semble appropriée face à la condescendance, c’est la mise à distance, c’est-à-dire remettre en perspective l’objet de l’enjeu (toute relation est enjeu).Les émotions violentes voilent la forêt qui se cache derrière l’arbre. Soudain, un détail devient particulièrement signifiant, et occupe tous le champ de vision. C’est un mécanisme naturel, qui a sauvé bien des vies pendant les guerre,s ou face aux bêtes sauvages, mais qui est archaïque et dépassé dans le monde contemporain.

Mettre en perspective, c’est inscrire l’enjeu dans le temps. En d’autres termes, déterminer ce qui est plus bénéfique vis-à-vis de soi et de ses objectifs : monter au conflit ou laisser le condescendant se complaire.

Quoi qu’il en soit, la condescendance est une violence, et comme toutes les violences, elles ont vocation à disparaitre complètement de notre société. Alors, quand j’assiste à une condescendance, je me demande si moi aussi, je ne fais pas preuve de condescendance envers autrui…

Et je ne suis pas sûr d’aimer la réponse.

       
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Chibani

Qu’avait-il été pour moi, le vieil homme, ce chibani ? Je longeai la contre allée le long de l’étroit trottoir séparant l’avenue de la ruelle. A cette heure tardive, je voyais arriver peu de voitures en face de moi, et seul le bus de nuit me surpris dans mon dos. Je n’étais de toute façon pas vraiment là, un peu absent, un peu rêveur.

Le vieil homme, s’il avait été avec moi, m’aurait probablement demandé où avais-je la tête. Il m’aurait dit « Concentre-toi. Il n’y ni passé ni futur, seulement maintenant. Il n’y a ni là-bas ni ailleurs, seulement ici. Et le monde n’existe que jusqu’à la portée de ton regard, à l’horizon. » Puis il se serait tu, laissant au silence le soin de révéler ce qu’il avait voulu dire.

Si un homme quelque part incarna un jour à mes yeux la somme de tous les savoirs, ce ne pouvait être que lui. A mon regard jeune à l’époque, Il semblait littéralement tout savoir, même ce qu’il ne pouvait logiquement connaitre. Il semblait pouvoir lire sur l’écheveau du temps non seulement l’avenir – un tour de passe passe disait-il – mais le passé – et le passé est fuyant. Des rides sur les visages, il recomposait une histoire personnelle et toute la trajectoire qui avait conduit cet homme au moment précis où il se présentait à lui.

Mais il y a une différence entre la somme de tous les savoirs et la somme de toute une vie. De lui, au fond, je ne savais rien d’autre qu’il était né là-bas, au loin dans un désert, qu’il fut un jour marié, et eut des enfants. De ce qu’il advint d’eux, jamais il ne m’en souffla mot. Le chibani vivait seul, si la solitude est une vie.

Cela faisait également 25 ans que je ne l’avais revu. Moi aussi, j’avais à vivre, et peu à faire d’un mentor, aussi sage soit-il. Et dans le fond, il avait fait la même chose. Jeune, un jour, il disparut du village. Vieux, et de retour, il apportât avec lui bien peu de chose dans ses bagages, des histoires, des contes, des mensonges aussi, et des souvenirs à oublier.

Moi aussi, je suis parti, sans un regard pour mon enfance, sans un regret pour ce que je laissai derrière moi. C’est ainsi que font les hommes, ils doivent partir pour pouvoir espérer se retrouver. Je suis parti, j’ai brulé mes papiers, c’est fini à la nage, et j’ai survécu. Je n’ai pas eu le temps de me retourner.

Je ne suis plus un jeune homme désormais, la vie sur ma peau a apposé sa patine, mes mains se sont endurcies pour pouvoir travailler, et j’ai aimé tant et plus jusqu’à user mon cœur. Mais je ne suis pas encore un chibani.

Au village, on dit que ce qui pars reviens. Après tant d’années, je n’en suis plus si certain. Je suis parti, et pourrai bien ne pas revenir. Si je ne reviens pas, je ne serai jamais chibani.

Pour une raison inconnue, le souvenir du vieil homme m’est revenu en chemin ce soir. On n’oublie jamais rien, on ne fait que ranger chaque instant dans des tiroirs sans fond. Peut-être est-ce l’éclat de la lune rousse qui a convoqué en moi son visage. Peut-être est-ce un message.

Il doit être mort, le vieil homme. Les immortels ne sont pas humains. Et il a dû emporter avec la lui la somme, la somme de tous les savoirs. Et peut-être quelque part, au fond de moi, j’éprouve le regret et la culpabilité d’avoir laissé le monde perdre la somme de tous ses savoirs.

J’hèle un taxi passant à ma hauteur. Il ne s’arrête pas. Je poursuis mon chemin le long de la contre allée, seul, moi et le souvenir du chibani.

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Statistiques…

Le monde était avant notre naissance largement comme il le sera après notre décès. C’est-à-dire fondamentalement indifférent à notre existence, existence qui aura eu sur le monde a peu près autant d’impact qu’un catalyseur chimique : nous aurons principalement accompli deux choses : transformé beaucoup d’énergie en chaleur, et déplacé une quantité non négligeable de matière, matière extraite du sol ou produite, et parfois elle-même transformé ou assemblé en une autre.

Voilà ce que de la vie il y aurait à en dire, du moins telle que je la vois ce soir depuis la terrasse de ce vieux café de Montserrat. Je suis seul, et Buenos Aires grouille d’une activité qui me met mal à l’aise. Alors, je détourne mon regard des passants, et poursuit ma pensée.

Soyons généreux. On nous donne quoi, 80 ans environ à vivre, dont une grande part est occupée par l’enfance et le souci d’apprendre à vivre, ou la vieillesse et le souci de se défaire de la vie. Mais bon, 80 ans, soit environ 29240 jours à vivre. Le tiers revient à la nuit, et se paye en sommeil, il en reste 19493. Un autre tiers fait l’office du travail, ou d’un quelconque labeur pour subvenir à un besoin ou à un autre. Au final, nous disposons d’environ 13000 jours.

Un livre par jour, et nous pouvons en lire 13000, mais 13000, c’est peu comparé à la masse à lire. Alors au lieu de lire, peut être vaut-il mieux aimer. Il y a 7 milliards d’individus sur terre, donc 3.5 milliards du sexe opposée, et à peu près un tiers dont l’âge ne puisse pas poser de problème à une relation. Disons 1 milliard de femmes, à la louche. Au rythme d’une par jour, un homme aura au final connu 0.0013% de ce que l’humanité avait à lui offrir. Et je suis généreux, car en vérité, si l’on tient compte des considérations culturelles ou sociales, vous pouvez largement diviser ce nombre par deux ou trois.

Le vertige soudain s’abat sur moi. Et de réaliser la vanité à parler d’amour, comme de tout autre chose d’ailleurs, si tant est que nous ne pouvons gouter qu’un infime pourcentage de la réalité. Je me fais servir un gancia batido. L’alcool sirupeux me raccroche au réel.

Je me dis que cet exercice serait vain s’il n avait pour objectif de nous renseigner sur le meilleur usage à faire du temps dont on dispose… Moi, Benigno Choque Quispe, qu’ai-je fait de mon temps ?

Le monde était avant notre naissance largement comme il le sera après notre décès. C’est ce qu’elle m’avait dit, avant de disparaitre. Je ne suis qu’un simple statisticien à l’INDEC, tandis qu’elle rêvait d’aventures. C’était il y a combien de temps déjà qu’elle était partie ? C’est drôle comme ce soir, je n’ai pas envie de m’en souvenir.

Elle disait que la vie est courte, et que nous avons le devoir d’en faire bon usage. Je lui répondais que tout cela était vain, que visiter l’Europe avait autant de sens que de rester en Argentine, et qu’à choisir, c’était bien plus économique.

Et puis, bien sûr, elle est partie.

Je n’ai jamais cru aux contes de fée. Je l’ai aimé, bien entendu. Je ne l’aime plus, probablement. Statistiquement parlant, il y a un pourcentage conséquent de la population féminine avec laquelle je pourrais tisser des liens, vivre une romance, tomber amoureux. Statistiquement, c’est plausible.

Mais si je bois ce soir, seul dans ce vieux café, c’est que je n’ai jamais rencontré la statistique qui viendrait conforter ma théorie. Je l’ai aimé, je ne l’aime plus, je n’ai plus jamais aimé comme je l’ai aimé.

Alors j’attends, j’attends cette femme qui viendra bien à croiser mon chemin, au gré du mouvement brownien de nos vies éphémères. Après tout, quel est le pourcentage de chance que je ne vienne jamais à la trouver ? C’est drôle, pour une fois, je n’ai pas envie de la calculer…

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Va-et-viens…

Si vous êtes parents, vous êtes sans doute familier de l’expression suivante, « Avant j’avais des principes, maintenant j’ai des enfants. » Et à elle seule, cet adage explique parfois tout le caractère irrationnel, ou à tout le moins paradoxale que l’on peut observer parfois chez les parents, le pire étant bien entendu le désormais triste « Faites ce que je dis, pas ce que je fais », si souvent dénoncé quand il fait office d’hypocrisie.

Prenons un peu de recul, et observons les faits suivant.

Si nous avons la chance de vivre dans un pays où nous naissons libre et égaux en droits comme en devoirs, nous ne sommes pas égaux en fait. D’un individu à un autre, ni les possessions, ni lui compétences, ne sont égales. Et les aspirations le sont encore moins.

Le résultat net de cet état de fait est que nous sommes plongés dans un monde globalement inégal, et probablement relativement injuste. Et si nous partageons tous le désir d’améliorer cette déplorable situation, nous devons tous, au quotidien, faire face aux problèmes que cela nous pose personnellement.

Et si nous postulons qu’assurer l’avenir de ses enfants passe par leur donner la meilleure éducation possible, j’ai du mal à reprocher aux parents qui font ce choix de placer leurs enfants dans des établissements privées, ou de leur permettre d’accéder à diverses activités couteuse – et donc sélective socialement.

Si on élargit encore cette pensée, on constate aisément que cette dissonance entre les valeurs prônées et le comportement effectif dépasse le seul cadre de l’éducation. Nous sommes tous pour une meilleure redistribution du capital, du moment que l’on ne puisse pas dans nos économies mais dans celle des autres, supposée plus riche que soi. Nous sommes tous pour une meilleure mixité sociale, du moment que d’autres vont vivre dans les HLM. Nous sommes tous pour la suppression des niches fiscales, ou des petits privilèges réelles ou supposés des fonctionnaires ou des employés des grands groupes, du moment que l’on fasse exception de ceux qui nous sont accordée et dont nous bénéficions.

En d’autre terme, nous sommes tous pour un monde plus égalitaire, du moment que nous nous en sortions un petit peu mieux que les autres.

Certains dénoncent les effets pervers de cette pensée. « Oui, car si tout le monde agit comme ça, On ne peut pas s’en sortir !» me direz-vous. Et voici comment par exemple qu’un groupe de voisins, très généreux par ailleurs, et bon citoyen sous tous les aspect, protestent contre l’ouverture d’un foyer d’accueil pour SDF au bout de la rue. Voici que des gens très bien, très ouverts et croyants, descendent dans la rue pour protester contre le mariage pour tous. Voilà que des Smicards, qui vivent chichement et avec difficultés, vont voter pour des politiciens riches, afin de faire limiter les droits des bénéficiaires du RSA.

Cette dénonciation, dire à quelqu’un qu’il pense « mal » – indépendamment du fait que cela soit vrai – n’est ni constructive, ni utile. A vrai dire, cette critique forme le socle d’une pensée totalitaire, qu’il vaux mieux laisser à ses adversaires.

Alors, au lieu de regretter que des citoyens exhibent ses comportements, nous devrions au contraire œuvrer sur la source du problème. Le problème n’est pas de limiter le RSA, le problème à résoudre c’est que trop de personne n’ont pas d’autres alternatives que d’en dépendre. Le problème n’est pas le mariage pour tous, mais de réaffirmer une fois pour toute l’absolue égalité entre les hommes et les femmes vis-à-vis de la république, et cela indépendamment de leurs choix affectifs ou religieux. Le problème n’est pas d’accueillir les SDF, le problème est encore d’avoir des SDF en France en 2014.

Et de même, le problème n’est pas que certains parents fraudent avec la carte scolaire, mais plutôt que l’école publique, dans certains endroits, ne puisse pas assurer décemment sa mission.

Alors, je ferai ce que j’ai à faire, œuvrer d’une part à un monde plus juste, et protéger de l’autre mes proches tant que le monde ne le sera pas. Et je ne crois pas que cela soit antinomique, au contraire. Il ne s’agit pas de penser du monde à l’individu (être de gauche), ou de l’individu au monde (être de droite), mais d’être humain.

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L’impasse

Hier, je lui ai demandé s’il voulait m’épouser, et il m’a répondu « Si tu veux ». Il a répondu comme ça, comme on répond à la caissière du supermarché qui demande si l’on veut des sacs plastiques. Alors, j’ai insisté. « Pourquoi ne m’as-tu jamais demandé ma main » ?

Il a gardé le silence. Un de ces silences qui en disent long.

Hier, j’ai mis un terme à une histoire qui aura duré 5 ans, Cinq longues années d’amour tiède et rationnel. Et à vrai dire, je ne ressens ni tristesse, ni regret. Seulement de la colère, celle d’avoir perdu mon temps, celle de ne pas avoir su faire preuve de courage plus tôt. De la colère, beaucoup, du soulagement, un peu.

Il fait froid dans ma chambre. Le chauffage peine à repousser les assauts de l’hiver, et la faible lumière de ma liseuse ne dissipe pas les ténèbres. Ou alors c’est parce que l’hiver a pris d’assaut mon cœur, je sens les vagues de froid se propager dans mes veines.

Le froid, et l’insomnie. Je reste allongée, il est deux heures. Je me retourne, il est trois heures.

Demain, j’aurai 30 ans. C’est bête, parce qu’au début, je m’en suis voulue un peu d’avoir cassé ce qui aurait bien pu attendre un jour ou deux de plus. J’ai cru que cela ne me ferai rien, que je pourrai me passer de cet anniversaire. Une date, comme les autres, ni plus, ni moins.

Mais quand j’ai voulu prendre mon téléphone pour prévenir mes amies, je me suis rendue compte qu’il n’y avait plus personne à l’autre bout du fil. Les filles se sont toutes mariées ou casées récemment, Marie a accouché il y a un mois, Hélène est en Australie avec son mec, Samya est super occupée depuis qu’elle a rejoint son cabinet d’avocat…

Ce n’est pas qu’elles n’aient pas leurs problèmes aussi… On sait toutes que ce n’est pas facile… C’est juste, qu’avec le temps, on se voit moins… On se parle moins…

Et là, je ne me voyais pas leur dire que je m’étais séparée…

Je crois que c’est à ce moment-là que j’ai vraiment réalisé. En rentrant chez moi, et en regardant ma liste de contact sur le téléphone mobile. La liste, je l’ai parcouru, deux ou trois fois au moins. Et puis, la solitude m’a envahi.

Et ce n’est qu’à ce moment-là que j’ai commencé à pleurer.

J’ai toujours été convaincue que si je me laissais porter par la vie, tout se passerait bien. Je me disais que je trouverai un homme gentil, qui m’aimerait telle que je suis, un métier intéressant au moins même si je n’ai jamais su faire preuve d’ambition ou d’un quelconque talent, et que je mènerai ainsi une vie ordinaire mais agréable.

Est-ce trop demander ?

Cinq heures. L’impasse. Je comprends désormais que je suis en train de rater ma vie, qu’elle est en train de passer à côté de moi, outrée de ma suffisance. Je crois que la vie est injuste… Non, pas injuste, indifférente… Je crois que j’ai commis une erreur fondamentale, et que cette erreur m’a conduite dans l’impasse.

Alors depuis deux nuits, je déroule la bobine de ma vie, à la recherche du point d’inflexion, ce moment fatal qui m’a mené à ce point précis de l’espace et du temps… Je ressasse des choses, je me construis des regrets pour ne pas avoir à affronter l’implacable jugement du temps, le caractère définitif d’un passé que je ne peux pas réécrire.

J’en veux à des personnes qui ne font plus partie de ma vie depuis longtemps. J’en veux à celles qui auraient pu me prévenir et qui ne m’ont rien dit. J’en veux à celles qui m’ont prévenu et qui n’ont su trouvé les mots justes pour que je les comprenne. Et puis, quand j’ai fini de leur en vouloir, je m’en veux à moi-même de ne pas être devenu celle que je n’ai su être.

Je pleure. Ça ne sert à rien. Je pleure quand même.

L’aube finit par se lever. Petit à petit, des ténèbres à la pénombre, les objets dans ma chambre reprennent consistance. Mais la seule chose qui s’éclaircisse, c’est la chambre. Moi, au contraire, je finis de sombrer dans un sommeil qui n’apporte ni l’oubli ni la sérénité.

Je m’enfonce en moi-même. Et il ne s’y trouve rien de bon.

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L’homme invisible

On ne fait qu’attribuer aux autres les qualités des mots qu’ils daignent nous donner. Qu’un tel garde le silence, le voilà monotone et laconique. Qu’un autre s’exprime dans une langue relative, qu’il écrive comme il parle, et le voici limité et laborieux. Que je m’habille des apparences de la culture et du savoir, me voici intelligent et supérieur. Que je me targue de me mettre à la portée de chacun, me voici humble et bon.

Je n’ai de cesse de m’en amuser, goguenard, de ce que cet effet fausse toute nos relations. On ne s’adresse pas à moi, mais à un autre, imaginaire et supposé. Je suis poli, alors je joue le jeu. J’endosse ce que l’on attend de moi comme l’on enfile un gant. De toute façon, qui suis-je pour décréter qui je suis sensé être?

J’ai appris tôt, l’art du caméléon. Nombreux sont les dieux par lesquelles j’ai pu jurer, en fonction de l’endroit ou du moment. Je ne porte que des vêtements réversibles, rouge dehors, bleu dedans. Mes paroles n’engagent pas même ceux qui les écoutent. En toutes circonstances, je suis inoffensif, et pour ne pas devenir cible, mieux, je suis insignifiant. 

Je suis le mur contre lequel vous prenez appui, la main sur mon torse sans même que vous vous en rendiez compte. Je suis la porte qui s’efface à votre passage, et que vous ne remarquez même plus. Je ne suis pas même le vent qui parfois s’accroche à vos lourds manteaux d’hivers. 

Je ne suis pas.

L’effet inattendu d’avoir mené ainsi ma vie, c’est le caractère neutre et indéfinissable de mes traits. Je ne marque pas la mémoire de mes interlocuteurs. Qu’on leur demande de me décrire, et me voici tantôt grand et blond, tantôt trapu et châtain. J’ai le physique de celui qui n’en aura aucun.

Ce caractère fluctuant de moi-même, je ne le retrouve pourtant pas quand je m’observe parfois dans le miroir cassé des hôtels de seconde zone dans lesquelles je me réfugie.  Mon visage à mes yeux ne change pas. Même la chambre ne change pas. Tous les hôtels de gare sont construit à l’identique, de Tourcoing à Paris.

Pour le faussaire, l’arnaqueur que je suis, vous me direz, c’est une qualité des plus appréciables. Au contraire, détrompez-vous. Arnaqué, c’est faire acte de présence, c’est envahir l’horizon de la conscience de sa victime, pour qu’elle ne vous voie pas en train de faire ses poches. Il faut se faire plus grand que la vie elle-même pour que l’arnaqué veuille croire en votre histoire. Et pour moi, transparent comme je suis, ce n’est jamais simple.

Heureusement, les gens veulent croire, croire en tout ce qui n’est pas leur quotidien. C’est est presque trop simple même. Les gens ont presque envie d’être arnaqués, cela leur donne une densité. L’arnaqué est une victime, elle se dote d’une voix pour se plaindre. Et en même temps, elle se satisfait de ce qu’elle soit suffisamment riche pour l’être, arnaqué. 

Ou alors peut être que je me fais des idées. Peut-être que je recherche des excuses à mon comportement. Peut-être n’ai-je pas encore suffisamment atteint le fond. Je ne suis pas encore suffisamment misérable pour ne pas chercher ma rédemption. 

De toute façon, je me contente de peu, de quoi manger et me loger. Les grands faussaires, un jour ou l’autre, quelqu’un s’en soucie et les arrête. Ou alors ils font de la politique. Mais moi, que l’on me mette sous un projecteur, et l’on ne verrait même pas mon ombre. 

Souvent d’ailleurs, je m’arrête dans la rue, et me retourne pour vérifier qu’elle non plus ne s’est pas dissoute dans le bitume. Je longe les vitrines et en ignore le contenu. Seul la présence de mon reflet me rassure, et détrompe ce sentiment d’inexistence, qui jamais ne me quitte.

J’ai le sentiment d’être invisible, et peut être même le suis-je bien, parfois.

Il est temps pour moi de quitter cette ville. Mon désœuvrement à fait son lit. A la gare, je prendrai le premier train qui part, peu m’importe où. Déjà ici, on m’a oublié.

On ne fait qu’attribuer aux autres les qualités des mots qu’ils daignent nous donner. Qu’un tel garde le silence, le voilà monotone et laconique. Qu’un autre s’exprime dans une langue relative, qu’il écrive comme il parle, et le voici limité et laborieux. Que je m’habille des apparences de la culture et du savoir, me voici intelligent et supérieur. Que je me targue de me mettre à la portée de chacun, me voici humble et bon.

Je n’ai de cesse de m’en amuser, goguenard, de ce que cet effet fausse toute nos relations. On ne s’adresse pas à moi, mais à un autre, imaginaire et supposé. Je suis poli, alors je joue le jeu. J’endosse ce que l’on attend de moi comme l’on enfile un gant. De toute façon, qui suis-je pour décréter qui je suis sensé être?

J’ai appris tôt, l’art du caméléon. Nombreux sont les dieux par lesquelles j’ai pu jurer, en fonction de l’endroit ou du moment. Je ne porte que des vêtements réversibles, rouge dehors, bleu dedans. Mes paroles n’engagent pas même ceux qui les écoutent. En toutes circonstances, je suis inoffensif, et pour ne pas devenir cible, mieux, je suis insignifiant. 

Je suis le mur contre lequel vous prenez appui, la main sur mon torse sans même que vous vous en rendiez compte. Je suis la porte qui s’efface à votre passage, et que vous ne remarquez même plus. Je ne suis pas même le vent qui parfois s’accroche à vos lourds manteaux d’hivers.

Je ne suis pas.

L’effet inattendu d’avoir mené ainsi ma vie, c’est le caractère neutre et indéfinissable de mes traits. Je ne marque pas la mémoire de mes interlocuteurs. Qu’on leur demande de me décrire, et me voici tantôt grand et blond, tantôt trapu et châtain. J’ai le physique de celui qui n’en aura aucun.

Ce caractère fluctuant de moi-même, je ne le retrouve pourtant pas quand je m’observe parfois dans le miroir cassé des hôtels de seconde zone dans lesquelles je me réfugie.  Mon visage à mes yeux ne change pas. Même la chambre ne change pas. Tous les hôtels de gare sont construit à l’identique, de Tourcoing à Paris.

Pour le faussaire, l’arnaqueur que je suis, vous me direz, c’est une qualité des plus appréciables. Au contraire, détrompez-vous. Arnaqué, c’est faire acte de présence, c’est envahir l’horizon de la conscience de sa victime, pour qu’elle ne vous voie pas en train de faire ses poches. Il faut se faire plus grand que la vie elle-même pour que l’arnaqué veuille croire en votre histoire. Et pour moi, transparent comme je suis, ce n’est jamais simple.

Heureusement, les gens veulent croire, croire en tout ce qui n’est pas leur quotidien. C’est est presque trop simple même. Les gens ont presque envie d’être arnaqués, cela leur donne une densité. L’arnaqué est une victime, elle se dote d’une voix pour se plaindre. Et en même temps, elle se satisfait de ce qu’elle soit suffisamment riche pour l’être, arnaqué.

Ou alors peut être que je me fais des idées. Peut-être que je recherche des excuses à mon comportement. Peut-être n’ai-je pas encore suffisamment atteint le fond. Je ne suis pas encore suffisamment misérable pour ne pas chercher ma rédemption.

De toute façon, je me contente de peu, de quoi manger et me loger. Les grands faussaires, un jour ou l’autre, quelqu’un s’en soucie et les arrête. Ou alors ils font de la politique. Mais moi, que l’on me mette sous un projecteur, et l’on ne verrait même pas mon ombre.

Souvent d’ailleurs, je m’arrête dans la rue, et me retourne pour vérifier qu’elle non plus ne s’est pas dissoute dans le bitume. Je longe les vitrines et en ignore le contenu. Seul la présence de mon reflet me rassure, et détrompe ce sentiment d’inexistence, qui jamais ne me quitte.

J’ai le sentiment d’être invisible, et peut être même le suis-je bien, parfois.

Il est temps pour moi de quitter cette ville. Mon désœuvrement à fait son lit. A la gare, je prendrai le premier train qui part, peu m’importe où. Déjà ici, on m’a oublié.

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Voyage(s)

Tout homme naît trois fois.

La première, lors de notre venue au monde, alors que l’innocence nimbe encore notre corps, et que tout nous apparaît ou neuf et moderne, ou ancien et mystérieux. Dans ce monde primitif, tout est émotion pure, tout est maintenant ou jamais. La lumière elle-même revêt un éclat qu’elle n’aura plus jamais à nos yeux une fois passé cet âge. Cette découverte de l’univers est notre premier voyage, le voyage vers la lumière.

Notre seconde naissance a lieu lorsque nous prenons conscience que nous possédons une conscience, et que cette conscience est langage, et que ce langage est symbole. Au moment on nous appréhendons la mécanique même de nos pensées, quand nous sommes à même d’observer nos propres émotions comme le ferai un tiers, c’est alors que nous chutons dans l’abime introspectif, le voyage vers les ténèbres intérieures.

Et quand cette chute prend fin, alors nous naissons pour la dernière fois. Et tout au fond de l’abime repose la conscience de la mort qui nous attends, et du caractère éphémère de la vie. La morsure de la flèche du temps progresse inexorablement vers notre cœur. Vivre alors, c’est savoir que tout nous sera dépouillé, que dans 10000 ans de cela il ne subsistera rien de nous, ni langage, ni vestige, ni culture, ni mémoire, et pourtant, vivre quand même. Vivre debout. Vivre. Ne jamais céder au nihilisme, car si tout est éphémère, rien n’est vain.

L’homme alors entame son dernier voyage, le voyage vers l’absolution.
Et l’absolution, c’est être dépouillé de tout, et pourtant tout avoir.

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La fièvre

Le présent accouche d’un passé que le futur sans cesse renouvelle. Je peux sentir en moi cet éternel mouvement, cette roue qui tourne sans cesse, terrible Ouroboros qui se dévorant accouche de lui-même. Je sens, de façon confuse, que cette intuition du moment cache quelque chose de terrible, un non-lieu de l’âme, et qu’il ne ferait pas bon d’approcher de trop près.

Le navire tangue de toute part. Des voies d’eau se font jour dans les soutes, puis disparaissent aussi inexplicablement qu’elles étaient apparues. Depuis plusieurs jours, l’équipage donne des signes de nervosité ; les prises de bec sont plus fréquentes, les mots plus dures, les bagarres plus violentes.

Si ma qualité de médecin diplômé du Royal King’s College m’est alors de secours pour soigner ces marins, il me semble que mon statut au final vient à me desservir auprès de ces hommes-là. Ce n’est pas qu’ils ne croient pas, au contraire, leur foi dévorante en des chimères impossibles vient parfois allumer leurs regards quand ils ont bu un peu trop. Mais pour eux, je ne suis qu’un passager, un homme du Christ, un étranger, une marchandise, autant dire peu de chose.

Sur les mappemondes reproduites dans mes précis de géographie, qu’elle me semblait petite, cette terre. Que les océans semblaient dérisoires et dénudées de valeurs. Sur les immenses globes exposés à l’observatoire de Cambridge, la mer servaient de réceptacles aux dessins divers et fantaisistes des illustrateurs. Seule la terre, le sol, les empires, la couronne et la Reine, comptaient.

Mais une fois perdu au beau milieu de ces étendues sans fin, une fois seulement après ma première tempête, ce n’est qu’à ce moment-là, balloté en tous sens comme un fétu de paille, que je pris la mesure de l’immensité de l’océan, ainsi que de mon insignifiance.

Après cette tempête, je fus saisi d’une fièvre insolite, inconnue de moi. Des heures durant, allongé sur ma couche, je délirai seul, en Latin ou en Grecque. J’avais conscience d’être au monde, mais ce monde ne faisait plus sens. Cambridge et ces verts pâturages avaient disparu sous les eaux lourdes et froides. Londres, et son cortège d’attelage, ces rues puant le crottin, le foin, et la maladie, Londres elle-même avait disparu, et il ne restait rien.

Je me suis noyé dans cette fièvre. Je me suis abimé comme un navire qui sombre corps et âmes. Et ce ne fut que quand mon corps lui-même eux entamé de se décharner, quand je fus défait de moi-même et de tout ce qui me constituait, ce ne fut qu’à ce moment-là que la fièvre relâcha sa mortelle étreinte.

Ma rémission fut spectaculaire. Mais en vérité, c’était un autre homme qui émergeait des tombeaux du Golgotha. Ce que j’y avais perdu, abandonné en chemin, je l’avais échangé contre de nouveaux sens, qui a leur tour offraient à ma vue un monde nouveau, tel que je n’aurais su l’imaginer.

Bientôt, nous arriverons aux Indes, et si Dieu le veut, nous rejoindront le port de Mardras, où mon aide fut requise. Je crains que l’on n’y soit déçu d’avoir demandé un homme, et de voir en arriver un autre. Il sera temps de s’en soucier une fois rejoint le sol.

Pour l’heure, il n’existe rien de tangible, rien de fixe, rien d’un horizon à l’autre qui ne roule et se mêle de façon inextricable dans un mouvement sans fin. Prêt de la proue, accroché au bastingage, j’observe le crépuscule naissant, en ne laissant rien à distance entre lui et moi, rien d’autre que le fin écoulement mécanique du temps.

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