beau: adj m.

Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Month: December 2013 (page 2 of 2)

Dar Baïdaa

La nuit tombait d’un coup sec, par surprise. Elle apportait avec elle une douce pommade de fraicheur nécessaire pour apaiser les brulures de l’été. La fureur des parties de foot sans queue ni tête laissait alors la place à l’obscurité, prétexte à la trêve du diner. Juste le temps que les vieux lampadaires métalliques rouillés daignent chauffer suffisamment pour pouvoir à nouveau éclairer les rues d’une lumière orangée sans assurance.

Des nombreux terrains vagues qui émaillaient la ville comme autant de chicots dans la bouche d’un mendiant s’élevait alors un lourd parfum acre, acide et chaud, de fer et de souffre brulé. Les appels sans fin des marchands ambulants semblaient alors s’étouffer dans cette fumée brune. L’effluve, comme une promesse menaçante de nuit sans lune, chassait de mon palais le souvenir agréable des glaces à la menthe.

Les habitants de ces terrains vagues, des déchèteries à ciel ouvert, allumaient des feux pour se nourrir ou se réchauffer, ou peut-être, me disait je enfant, pour chercher dans les flammes rousses un peu de ce réconfort qui leur est interdit le jour.

Je les croisais parfois, tirant un âne usé, auquel était attelée une carriole improvisée débordant de bouteille en verre consigné. Il ne faisait alors naitre en moi ni pitié ni terreur, juste l’indifférence des lieux communs.

Mais quand la nuit tombait, l’air devenait alors comme chargé de reproche, épais comme le plastique, espiègle comme le sable, rouge et ocre, irisé de colère. La fumée embaumait la ville la nuit venue, comme pour en prendre possession, comme le souvenir d’une culpabilité qui ne disait pas son nom, mais qui s’immisçait sournoisement en chaque demeure.

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L’océan amère

« Quel est de toi la part qui sait ce qu’elle veut de celle qui, bouffi d’orgueil, enrage d’avoir été rejeté? Tu le dis si bien toi-même, qu’as-tu donc à m’apporter? Si tu n’as rien à m’offrir, que comptes-tu me prendre? »

Elle se tût soudain, non pas à court de choses à dire, mais plutôt comme si les mots eux-mêmes ne pouvaient suffire à exprimer sa colère. Elle était en colère, tant et si bien qu’elle aurait aussi bien pu en être l’incarnation. Elle était la vague sur le point de m’engouffrer, le précipice qui sous mes pieds s’ouvre, la flamme brulante qui consume l’imprudent qui s’en approche.

La chute en moi, pourtant, se faisait en silence. Je ne pouvais qu’observer la lente destruction s’opérer en moi. Cet objet désiré qui non seulement me dépasse mais, se retournant à son passage, me broie sans aucun espoir de rémission.

Elle était monstrueusement belle. Ce n’était d’ailleurs pas tant physique. Partout où elle allait, c’était comme si soudain une apparition venait de survenir. Qu’elle prenne la parole et elle trouvait les mots pour faire accomplir des autres le moindre de ses souhaits. Qu’elle observe quelque chose, et sa nature changeait subrepticement au contact de son regard.

Comment raconter ? C’était comme si en sa présence la nature elle-même modifiait ses propres lois pour s’aligner à ses désirs. En un autre temps, une autre époque, elle aurait fini sur un bucher, offrande offerte à un Dieu vengeur qui ne souffre pas de concurrence.

Mais moi, des femmes comme elle, je n’en avais jamais rencontré auparavant. Elle m’avait foudroyé, renversé, comme si soudain j’avais enfin rencontré la seule personne à même de me comprendre. A sa chaleur, la vie même semblait plus douce. Ce qui restait invisible prenait corps et, mieux, faisait sens de ce qui était incompris. Elle entendait ce que d’autres ne peuvent. Et elle pouvait lire en moi.

Elle devint mon obsession. Elle me remarqua à peine.

A l’alchimiste le monde a peu de secrets. Ou pour être plus juste encore, le mystère pour l’alchimiste n’est pas un secret. Elle était déjà loin dans son œuvre au noir. Elle observait le monde avec le détachement de celui qui observe une fourmilière. Pour elle, le monde, le vrai, prenait place ailleurs.

Mais moi, je n’étais à ses yeux qu’une fourmi, à peine plus perspicace que les autres peut-être. Et elle balayait mes requêtes du plat de la main, comme on écarterait un jeune chiot trop pressant et qui ne comprend pas encore sa place.

Et je lui en voulais. Oh, ce diamant de noirceur dépoli à l’amer acide de ma solitude. Elle, qui avait tout. Moi, qui n’avais rien. D’orgueil, je me pensais à sa hauteur. Jaloux, je la trouvais hautaine.

« Quel est de toi la part qui sait ce qu’elle veut de celle qui, bouffi d’orgueil, enrage d’avoir été rejeté? Tu le dis si bien toi-même, qu’as-tu donc à m’apporter? Si tu n’as rien à m’offrir, que comptes-tu me prendre? »

C’est à ces mots là que je compris. Car ce n’est pas d’elle dont il s’agit, mais de moi-même. Ce que je cherche en elle, elle ne peut me l’offrir. Combien même serait-elle mienne que déjà en moi se creuserai le gouffre à nouveau. Elle, aussi grande soit elle, ne saurai combler ce qui me manque.

Ce gouffre, cette mer d’amertume dans laquelle tant de personnes se sont aveuglement abimés, elle le voyait aussi clairement que le jour. Elle me regarde, sur la plage, lui faire signe. Je n’entends pas sa voix, mais elle me répond, et désigne l’étendue d’eau qui nous sépare.

Je lui hurle « Cet océan n’est rien si tu m’aime. Pour toi, qui marche sur l’eau, la traverser n’est que jeu d’enfant ! »
Elle sourit et me répond « Si tu requiers cette épreuve de ceux qui t’aime, c’est que tu ne sais pas ce qu’aimer signifie. »

Et je pleure, ajoutant à l’eau le sel de mes larmes « Je suis un monstre, mais même moi j’ai besoin que l’on m’aime. »
Elle sourit « Les monstres, les vrais, n’ont pas besoin d’amour. Toi, tu n’es qu’un homme perdu sur les flots de ta propre mer. Et tant que tu seras perdu à toi-même, à moi comme aux miens, tu seras perdu de même. »

Elle fait demi-tour, remonte la plage. Je l’observe au loin rejoindre les siens, rejoindre la souffle de vie qui me fait tant défaut. J’aimerai tant avec eux marcher dans la lumière. Mais elle n’est pas le chemin qui me mènera là-bas.

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L’écrit vain…

Voici l’enfant. Il tient en main une magnifique montre gousset, dont une simple double pression sur le bouton poussoir révèle l’ouvrage. L’enfant observe le mouvement des rouages sous la force du minuscule balancier. Il en mesure le calibre, détaille chaque cran, fasciné par ce qui échappe à son entendement.

Cet enfant, c’est vous, c’est moi, et cette mécanique, c’est la vôtre, l’automate qui vous met en mouvement.

Fondamentalement, nous sommes conçus pour tisser des liens. Nous sommes faits de métaphores et d’assonances. Mais cette opération, cette épiphanie, ne se produit pas chez chacun de nous à la même vitesse. Nous ne sommes égaux que sur le papier.

Moi, il me faut du temps. Si bien que le quotidien, comme la pauvreté, devient obstacle à cet acte de construction, même si une part se fait à l’ombre, loin en nous, et à notre insu. La mécanique qui assemble jamais ne s’arrête. Nous sommes à l’antithèse de l’entropie.

La vie quotidienne est une nécessité à laquelle nul ne peut échapper. Elle fait partie intégrante de notre condition. Mais l’erreur serait de réduire nos vies à cette dernière. Ce qui fait de nous des humains, c’est précisément le désir de la dépasser

Dépasser sa condition est le seul orgueil que je pardonne facilement, chez les autres comme en moi-même, et même l’échec me parait plus doux que le renoncement. Les remords, plutôt que les regrets.

Mais même les remords ont un prix. J’ai sur les épaules largement de quoi payer pour la richesse de ma vie. En soi, la psychostasie, l’image antédiluvienne du jugement à l’heure de la mort est à l’image même de la condition humaine. Vivre, c’est contracter une dette que l’on finit nécessairement par payer.

Du précipice au gouffre, de la naissance à la mort, nous tissons donc des liens. Entre les mots, les concepts, les images, les autres. Ces liens forment comme une toile, un enchevêtrement labyrinthique qui occupe l’espace en nous. Et parfois, ils forment des nœuds qui s’emmêlent et finissent par devenir indémêlables.

Il y a les liens en nous, il y a ceux à l’extérieur. Un réseau invisible, un territoire caché dont l’apprentissage de la carte constitue le gros de notre activité. Et en découvrir les recoins, les mettre au jour, voici la tâche qui incombe à ceux qui écrivent. Ecrire, c’est cartographier l’invisible.

Ecrire chaque jour, et peu importe le sujet, il faut écrire. Car à que phrase qui s’enchaine, c’est autant d’assurance qui s’engrange. Chaque métaphore n’est que le brouillon de la suivante. Aiguisé comme une lame, la pointe s’enfonce et marque l’esprit de son effet.

C’est pour cela que l’écriture me désespère parfois. Car à celui qui sait produire un effet incombe une lourde responsabilité. Il peut se laisser à la vanité du jeu, la gloire éphémère, un monceau de platitude. Se laisser aller à la facilité. Ou alors il peut mettre à profit cet effet pour agir sur le monde, au travers ce qui restera de son témoignage.

Ce qui restera de mes écrits ? Assurément rien de moi. L’œuvre n’est pas son auteur. Mais au moins l’auteur a su faire usage du temps qui lui était imparti. Le temps. Nous voilà revenu à la condition humaine. Le temps manque, fait défaut, s’enfuit, se perd. Il est précieux, et pourtant uniformément réparti.

Le temps, cet éternel bouc émissaire de nos renoncements. Ce n’est pas le temps qui se tient entre moi et ce que j’ai à faire, mais moi-même. C’est notre ombre qui nous retient au sol, et rien d’autres.

L’enfant lui, observe la montre sans en comprendre, ni même en imaginer sa nature implacable et irrémédiable. Ce que mesure la montre n’existe pas pour lui. Et à mesure que le temps passe, c’est à son ombre qui s’allonge, que l’enfant mesure son passage.

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Smoke and Mirrors

La femme qui réajuste son maquillage juste avant d’entrer dans un amphithéâtre, à quoi pense-t-elle au juste? Cet acte féminin, redessiner ses lèvres d’un trait rouge assuré, a-t-il un destinataire? S’adresse t il a un amant potentiel dans l’audience, ou alors au conférencier ?

Moi, je crois que les femmes ne se maquillent pas pour nous, les hommes, mais pour elle-même. Une couche pour changer d’apparence, un masque pour gagner de l’assurance, une armure pour faire face au monde.

Face au monde. Voici bien l’acte le plus commun qu’il soit. Le monde, chaque jour, nous interroge. Et chaque jour, nous devons prendre place, et répondre à l’injonction d´être celui que l’on attend de vous. Faire face. Ne pas laisser paraitre les fêlures. Masquer les états d’âmes.

L’obscurité se fait dans l’amphithéâtre. La femme disparait à ma vue. Ma question restera en suspens.

Qui dit masque dit imposture. Et si je n’ai compris qu’une seule chose au monde, c’est bien celle-ci. Ce monde est une imposture. Nous sommes tous des imposteurs qui prétendent savoir ce qu’ils font. Chaque jour, au mieux par conviction intime, et donc par erreur. Au pire par cynisme et auto persuasion. Chaque jour, nous incarnons, nous donnons corps à nos illusions. Nous jouons notre rôle à la perfection.

Et ce qui m’émerveille le plus, c’est à quel point la mascarade fonctionne quand même. Parfois, aux limites, la mécanique s’enraille. Le voile se perce, le sang coule. Mais globalement, les mensonges s’additionnent sans autre conséquence que de vider le monde de sa substance.

A la surface plane des choses, aucunes rides ne viennent trahir le drame. Et le spectacle continue, d’un masque à un autre…

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L’alchimiste

Il n’y a pas si longtemps que cela, j’écrivais « De l’innocence à l’injustice, un gouffre. D’une injustice à la suivante, un pas. » Qu’il est facile de se fourvoyer une fois la coupe bu jusqu’à la lie ! Quand ne subsiste plus rien qui ne tienne debout, à quoi bon préserver une ruine plutôt qu’une autre ?

Des ruines du siècle précédent, avons-nous fait amende honorable ? Nous qui nous sommes si vite empressé à décider que l’histoire avait une fin, et que cette fin, c’était hier.

Contrairement à ce que l’on aurait pu croire, ce n’est pourtant pas le nihilisme qui s’empare de nous. Nous ne hurlons pas « puisque rien n’a de valeurs, nous pouvons tout faire ». Au contraire. Le cri qui transperce de part en part notre époque, ce serait plutôt « puisque tout se vaut, je ne sais plus quoi faire ».

Et de là, se livrer pieds et poings liés aux idéologies « prêtes à penser », aux marchands de réconfort qui sentent bon la nostalgie sépia, ou à un individualisme sans frein et qui ne conduit qu’a l’aliénation…

Qu’il est loin pourtant l’époque des illusions de masses, l’époque ou des prestidigitateurs de la rhétorique pouvant enflammer une foule et embraser un pays entier dans une fièvre jaune. Et qu’elles me semblent dérisoires les fièvres d’aujourd’hui.

Nous ne sommes plus au cœur des ténèbres, mais à la périphérie de l’ombre.

Une lumineuse pénombre, diffuse, et qui ne laisse à voir que de vagues silhouettes sombres. Aucune arrête pour y agripper la vue, aucune ligne que ne soit droite et indiscutable, aucune forme qui ne puisse se circonscrire à un périmètre défini.

Alors parfois, je me dis, j’écris comme l’on peint, dans le fol espoir de saisir avec des mots ce qui déjà s’échappe dans le lointain. Je me dis que ce n’est pas de moi dont il s’agit, que je ne trace pas mon propre portrait, mais le vôtre.

Et à d’autres moments, j’ai le sentiment que c’est moi-même que je cherche à circonscrire, comme si il s’agissait de dire « voilà, ici et aujourd’hui, je suis… » Mais je n’ai pas encore eu le temps de finir mes phrases que déjà je ne suis plus celui que j’ai écrit, que déjà en moi, les choses ont changées.

L’écriture transforme l’écrivain, parce qu’en écrivant on nomme. Et nommer, c’est fixer les silhouettes sombres qui nous hantent. Un nom, c’est une silhouette enfin circonscrite, et à la circonférence enfin nous pouvons nous en saisir. Donner un nom à de tout temps été le pouvoir le plus puissant du langage. Et même en ces temps désenchantés, nommer reste un pouvoir mystique.

Et de sourire en mon fort intérieur au réconfort que j’éprouve à pratiquer la magie. Tant qu’en moi survivra l’enfant, le monde restera enchanté.

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