Voici venir l’homme qui sur tout savait quelque chose, mais qui au fond de tout ne savait rien. Regardons le bien, sûr de lui, l’arrogance en boutonnière, l’œil vif et la langue fourche, prêt à répondre de ce qu’il n’a appris que la veille. Regardons le bien. Cet homme, soudain, vous semble familier.

Vous l’avez déjà rencontré, sur le quai d’une gare, au buffer d’un restaurant, sur une aire d’autoroute, à la machine à café du bureau ou encore à la sortie de l’école de vos enfants. Cet homme, soudain, vous le connaissez.

En vous soudain le doute. Cet homme ne serait-il pas votre propre reflet ?

Non. Bien sûr que non. Vous, vous savez que vous ne savez rien, comme Socrate. Ou alors un peu quand même. Et jamais vous n’avancez d’opinion au gré de ce qu’on vous a dit, ou de ce que vous avez lu, ou d’hypothèses plus ou moins hasardeuses. Non, jamais.

Oh, je ne jette pas la pierre. Je suis pire que vous. Je suis ingénieur, c’est dire si je sais beaucoup de choses, c’est dire si je ne sais rien.

Déjà l’homme qui sur tout ne savait rien se détourne. Il n’aime pas les miroirs, son image le désole, il ne veut pas savoir, il ne veut rien savoir, pas même l’ampleur de sa vanité. Car savoir, c’est s’engager. Ce qui est su, vraiment su, ne peut s’oublier. Celui qui sait contracte une dette, il échange une part de sa sérénité contre une part de savoir. La culpabilité est inversement proportionnelle à l’ignorance.

Cet homme-là, sans le savoir, pressent ce qui du savoir va lui en couter, et se refuse à en payer le prix. Il a par ailleurs raison. Nulle clause dans le contrat de la vie n’oblige quiconque à s’encombrer du savoir. Le savoir, c’est un peu la malédiction du genre humain, son génie et son djinn. Lui ne veut que vivre, sans rien savoir de la mécanique qui le maintien en vie.

Alors, il troc la seule chose dont il dispose, son temps, contre à minima les moyens de sa subsistance, parfois ceux de ses loisirs, et plus rarement contre le moyen de constituer un capital. C’est un troc de dupe. Le temps lui est compté, et a jamais perdu. Le capital lui survivra à sa mort, et finira par rejoindre la machine à un moment ou à un autre.

Il troc, il ne sait faire que cela. Il ne veut pas savoir, alors il ne sait pas faire autre chose. On ne lui a pas appris, et combien même il n’aurait rien retenu. Il troc, ne se doutant pas qu’il est lui-même l’objet de l’échange.

Il se contente de savoir plein de choses inutiles : le refrain de la nouvelle réclame de pate à chocolat, l’horaire de son programme télé favori, l’itinéraire de sa maison à son travail ainsi que les routes alternatives, le code de sa carte bleue et le mot de passe de son email, le solde de son PEL et le nombre d’annuité à acquitter pour son prêt immobilier, le parti politique pour lequel voter parce que les autres sont trop mauvais, le prénom de sa femme et un an sur deux sa date d’anniversaire, et pour certains, les mieux loti, le nom du spectacle à voir qu’il a vu au journal télévisé de la veille.

C’est un portrait cruel, que celui de la survie. Ce n’est pas le vôtre, vous ne me liriez pas autrement. C’est un acquis. Vous n’êtes pas l’homme qui sur rien pensait tout savoir, et cette idée vous réconforte.

Mais alors, vous, qui êtes-vous ?

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