Ce qui commence par l’écrit fini par l’écrit. Nous naissons du Verbe, alors il me semblait juste d’en payer le du. On m’avait toujours dit, il faut faire les choses bien, dans l’ordre, avec application, et jusqu’au bout. Alors j’avais commencé une lettre. Une longue lettre, dense de mon écriture fine, cette même écriture qui faisait ma fierté, avant. Les mots s’enchainaient les uns aux autres, naturellement. Et je me regardai écrire, écrire ma vie.

Et puis, j’ai pris conscience que cette lettre n’avait plus de destinataire. Mon ex-mari était décédé depuis plus de dix ans, et nous n’avions pas eu d’enfants au cours de ce mariage. Je me souviens, à son enterrement, ma gorge serrée et mes larmes retenues. Je n’étais plus sa femme depuis longtemps, une autre m’avait remplacé. Alors le rôle de la pleureuse ne me revenait pas. Quant aux hommes qui ont suivi après le divorce, ils n’ont jamais su combler le vide.

C’est triste, une lettre qui n’a pas de destinataire. Les mots sonnent vides. Mes souvenirs, mes (dé)raisons, tout cela importent peu, et à personne.

Les quelques feuilles blanches finirent dans la cheminée. Elles prirent feu avant même de toucher le fond de l’âtre. Un instant, l’éclat jaune des flammes sembla redonner des couleurs au salon, mais s’éteignirent rapidement en braises rougeoyantes. Le feu se meurt, comme moi.

Du travail, je ne voulais en donner à personne. Alors le jour durant, j’avais astiqué, nettoyé, rangé chaque pièce de cette immense bâtisse devenu trop grande pour moi. Je n’avais pas remis les pieds dans certaines chambres depuis si longtemps. Quant aux dépendances, je n’avais plus ni la force ni le courage d’aller mettre de l’ordre dans ce fatras accumulé au fil des ans.

Au fil du temps, seul le jardin et le potager avaient les faveurs de mon entretien. Je voyageai de l’un à l’autre, heureuse d’avoir encore un usage, mais parfaitement consciente du caractère étroit de mon univers. J’ai voyagé au bout du monde, puis partout en France. J’ai participé à la vie de ma région, puis de ma commune. Et aujourd’hui, mon monde tient dans les limites arbitraires des haies de ma propriété. Les haies, je n’ai même plus la force de tailler.

Le monde est devenu étroit, le monde m’a oublié.

A la pharmacie, on était presque surpris de me voir pousser la porte. Il faut dire que je suis vielle, mais bien portante. La vie m’a offert un voyage sans trop de douleurs. Et puis je connais mes plantes, et la pharmacopée. La pharmacienne n’y a vu que du feu.

La plupart des médicaments sont inoffensifs, quand ils ne sont pas tous simplement inopérants. Sauf quand on sait les mélanger…

Je m’étais allongé au lit, nue après avoir soigneusement plié mes vêtements. La pudeur est un luxe à mon âge, il y a belle lurette que j’avais dépassé l’horizon des désirs charnelles. Et puis, ça ferait moins de travail. A la condition bien entendu que quelqu’un se soucie de voir s’empiler le courrier à la porte d’entrée.

Mais dans les petits villages, il y avait toujours quelqu’un pour ça. Ça ferait des histoires à raconter. Mais les histoires, ce n’était plus mon problème.

Allongé, j’énumérerai tout ce que j’avais eu à faire, pour m’assurer que tout était en ordre. On m’avait toujours dit, il faut faire les choses bien, dans l’ordre, avec application, et jusqu’au bout. Il ne me restait plus qu’à boire le verre posé sur la table de chevet, le boire jusqu’à la lie.

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