Je n’ai jamais su dire « Je t’aime ». Oh, vous pouvez rire, vous moquer de moi. Mais moi, je n’ai jamais su dire « Je t’aime ». C’est comme si… comme si ces mots-là restaient coincé au fond de ma gorge. Ils sont là, mais au lieu de sortir comme ils devraient le faire, soudain j’étouffe, je perd mes mots, je me liquéfie sur place.

Vous pouvez rire. Mais ce n’est pas drôle.

Parfois, j’envie ceux qui peuvent dire « Je t’aime » comme ils disent « J’ai acheté une baguette ». Tiens, le voisin du troisième par exemple. Toujours avec une jolie petite femme, toujours comme si l’amour avait été inventé pour eux. Lui, ce n’est pas qu’il ment d’ailleurs. Parfois il ment. Mais même quand il ne ment pas, ça lui vient au naturel, avec l’intonation qui va bien, et le regard amoureux. Je le vois faire quant au petit matin il dit au revoir à sa dernière conquête dans la cour intérieure. Ils se cachent derrière le gros container à verre, et s’embrassent fougueusement. Et là, sur ses lèvres, je lis bien qu’il lui dit « Je t’aime ». Cette semaine, elle est brune. La suivante, elle sera blonde. Mais au fond, ce sera pareil. Il lui dira « Je t’aime » comme moi je n’ai jamais su le dire.

Il y aussi ceux qui arrive à le dire sans jamais prononcer un mot. D’un geste, dans un regard, ils condensent la quintessence de l’amour, et voilà, tout est dit, discrètement. Le couple du cinquième, je ne les ai jamais vus ou entendus se dire je t’aime. Et pourtant, on les croise, partant tous les deux au travail, et on se dit « ceux-là, ils s’aiment, c’est évident ! » Voilà, l’amour comme une évidence. Même quand ils se séparent, au coin de la rue, un baiser fugace presque anodin et pourtant tout est dit. L’amour, en bandoulière, comme dans la chanson. Moi j’aimerai tant pouvoir dire « je t’aime » sans même avoir à dire quoi que ce soit. Même cela, je ne le peux pas.

On apprend à vivre vous savez, seul, dans le silence. Au début, j’étais plutôt mignon, un homme charmant. Alors je plaisais bien, j’avais un peu de succès. Mais les unes après les autres, elles se sont lassées d’attendre de moi ce que je ne pouvais leur dire. Elles se sont fanées, comme des roses que l’on oublie d’arroser. Les pétales tombent, « Il m’aime, un peu, beaucoup, à la folie… », mais les femmes ont besoin de savoir. Elles ont besoin de l’entendre. Au final, si cela n’arrive pas, il ne reste plus que les ronces.

Alors on reste seul. Je suis resté seul. Au bout d’un moment, on apprend à vivre sans aimer. On détourne le regard, on déjoue les pièges. Vous savez, on tombe littéralement amoureux. C’est une chute aussi soudaine qu’une déflagration. Mais si on ouvre les yeux, si on sait où se cache les nids de poules et les pavées mal chaussées, alors, on ne tombe plus. Pour aimer, encore faut-il se laisser aller à la chute. J’ai donc appris à rester debout, en toutes circonstances.

Et le temps ainsi s’est écoulé, sans joies ni peines. On compte les jours, puis les mois et les années. Et à la fin, on ne compte plus.

Je n’ai jamais su dire « Je t’aime », voilà, c’est mon sort.

Tout ceci doit vous sembler si anodin, en comparaison de votre vie. Vous, quand je vous ai vu arriver, dans votre fauteuil roulant, je me suis dit que la vie n’avait pas été tendre avec vous. J’avais, je ne sais pas, tous ces clichés misérables sur le handicap et la non-vie que j’imaginais, une vie terne ou chaque jour est une lutte. Vous êtes arrivé, au rez de chaussé, et je me disais que vous aussi, vous viviez une vie recluse ou le moindre plaisir devait être rare.

Et puis, j’ai entendu votre rire, tellement heureux, comme une lumière qui soudain se fait jour dans l’obscurité.

Avec le recul, je me dis que ce sont mes propres clichées qui ont provoqué ma chute, que si pour une fois je n’avais rien vu venir, c’est parce que j’ai été con. Mais il était trop tard.

Autrefois, le rez de chaussé était continuellement inoccupé. Aujourd’hui, la cour intérieure est le lieu des rires de tous les voisins qui s’y retrouve pour prendre un verre les soirs d’étés. Une planche et quelques tréteaux, et vous êtes devenus la mascotte du quartier, si bien que tout le monde oublie ce fauteuil dans lequel vous vous déplacez avec tant de maitrise et d’élégance. Et moi aussi, je suis venu, si souvent, partager un temps l’ivresse de briser le silence.

Et pour tout ça, je ne saurai vous remercier assez.

Mais si je me permets de vous révéler tout cela, c’est parce que le soir venu, quand tout le monde enfin a rejoint les étages, moi je vous entends pleurer. Votre chambre est juste en dessous de la mienne, et l’immeuble est si vieux. Les murs ne sont pas sourd ici, ils ne cachent plus grand-chose.

Je vous entends pleurer, et cela me brise le cœur, comme la glace se fend deux. Je vous entends pleurer. Et moi aussi, je pleure.

Alors, peut être que je suis maladroit. Peut-être que jamais je ne saurai vous dire combien je vous aime. Mais peut être aussi pourrions-nous tous les deux pour un temps faire face à la nuit ? Peut-être saurais-je accrocher un sourire à vos rêves ? Et peut-être saurez-vous m’apprendre à dire « Je t’aime » ?

Tout ceci est soudain, je le réalise. Si cette lettre vous indispose, n’en dites pas un mot, et je comprendrais. De toute façon, je ne vais nulle part. Je reste là, et je vous attendrai…

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