“Le seul moyen de se délivrer de la tentation, c’est d’y céder.” – Oscar Wilde

Il y a ceux qui naissent richement dotés en capital. Il y a ceux qui naissent avec un capital nul. Et puis il y a ceux qui naissent avec du capital négatif. Ceux-là, dès la première inspiration, ils contractent une dette que bien souvent ils ne pourront pas acquitter au cours de leur vie. Ils ne sont pas nés que déjà le monde leur reproche de vouloir vivre, comme si cette vie à laquelle ils prétendent étaient un crime.

C’est insidieux. En principe, nos désirs nous mettent en mouvement, et le mouvement imprime notre trajectoire sur la toile du temps. Mais pour les gens comme moi, les endettés de vivre, le désir est un luxe que l’on ne peut s’offrir. Et pour mouvement, nous n’avons que celui de la chute, la chute sans fin de ne savoir se défaire de nos dettes.

Une vie, c’est quelque chose de léger, de fragile. On vit à peine que déjà l’on se meurt. Trop vite, tout va trop vite. Et on ne comprend rien de ce qui nous arrive, ou alors si peu, et souvent trop tard.

Mais moi, je suis un véloce. J’ai vite compris de quoi il s’agissait, la vraie nature des fers que l’on voulait me mettre aux pieds. Pas avec des mots bien sûr. J’étais trop jeune. Non, moi je pensais avec cette langue qui ne fait pas de son, le langage du silence.

Moi, je pense avec les yeux.

Je n’ai pas voulu. De cet héritage qui était une prison, j’en ai fait valser les barreaux. J’ai dit non, on m’a brisé, et j’ai dit non encore. Alors on m’a brisé, encore, et encore. Et quand je ne pouvais plus dire non, ce refus, mon regard en portait la trace. Et on me brisait encore.

Jusqu’au jour où mon tour fut venu de briser à mon tour. Le jour où mes crocs ont enfin percé à jour.

Oui. J’ai tué l’homme qui se disait mon père. Et pour faire bonne mesure, j’ai étranglé ma mère avec la ceinture qu’il utilisait pour me battre. Et oui, oui, j’y ai pris beaucoup de plaisir. Sur le coup je crois même que j’ai exulté, des paroles obscènes, des trucs sans queue ni tête, des abominations.

Des abominations… Un parricide as-t-il encore le droit d’utiliser ce mot ?

Après… après… Après rien, le vide. Je regardai leurs corps inertes, et tout m’avait quitté. Mes crocs, la haine, ce violent désir de détruire. Il n’en restait rien. Rien. Pas même la satisfaction.

Des corps inertes, du sang qui abonde, un violent parfum de viandes et d’excréments mêlés, c’était tout ce qu’il restait. Ca, et l’horizon qui soudain venait de s’ouvrir à moi.

A l’horizon, il y avait le désir. Le désir à nouveau d’éprouver l’ivresse de cette folie, le désir de sentir mes crocs mordre et déchiqueter la chair à nouveau. Encore.

Alors, j’ai regardé mes mains, puis me suis dirigé vers l’évier. J’ai pris le temps de les laver soigneusement. Et quand j’eus fini, j’ouvrit la cache dans la cuisine, et pris tout l’argent que je pouvais. Les poches lestées, j’ouvris la porte d’entrée, et quitta notre maison pour la première fois en 15 ans…

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