Je n’aime pas être loin du petit prince. Cette absence occupe mon espace, tout soudain me semble un peu plus étriqué, et les couleurs un peu moins vives, comme délavées par l’eau de pluie. C’est un lien qui ressemble à s’y méprendre à la passion, à ceci près qu’il est inconditionnel, et à sens unique.

Le petit prince m’a apprivoisé. Il me reste à l’apprivoiser à son tour.

Ce caractère asymétrique des relations humaines me ramène à une conversation inaboutie quelques jours plus tôt sur le caractère universel et intemporel de la condition humaine. Le temps m’avait manqué, mais je me dois d’écrire ce qui suit.

Il n’y a rien de moins universelle que la condition humaine, ni dans le temps, ni dans l’espace.

Comprenons-nous bien. Nous sommes tous à l’identique construit selon le même schéma directeur. Le même sang bat dans nos veines, les mêmes mécaniques construisent notre perception, la même génétique traduit l’ADN en ARN, pour au final, au bout d’un long processus, faire émerger cette expérience que l’on appelle conscience.

Mais dans le temps d’une part, l’homme n’était pas doté des mêmes capacités physiques et de perceptions. Le monde tel que le voyait un homme à Babylone ne ressemblait pas au notre, au sens littéral du terme. Il suffit pour cela de dénombrer le nombre de mots qui désignaient les couleurs au fil des époques. Mais ce fait est également au sens sémantique.

Nous sommes en tant qu’humain des machines qui produisent des modèles. Ces modèles sont construites avec des symboles, symboles que l’on manipule avec le langage. Différentes époques, différentes cultures, différents langages, différents êtres humains.

Ceci signifie non pas que, par exemple, un guerrier Maya ne puisse vous comprendre. Cela va bien au-delà. Ce que vous pensez, lui ne le peut pas, qu’il le veuille ou non. Littéralement. Et vice versa. Ce n’est pas un blocage culturel ou logique, ce n’est pas par manque de capacité intellectuelle. C’est parce que le vrai langage, celui de l’esprit, ne peut concevoir que ce qu’il peut traduire dans ses symboles.

Cela parait incroyable, ces histoires de foules qui décèdent lorsque l’on annonce la mort d’un roi. Ou encore ces femmes concubines esclaves au Harem mais heureuses de l’être et dévouées. Ou l’acrobate chinois a qui dès 3 ans l’on tord les jambes pour les rendre flexibles. Mais pas plus ou pas moins que peut sembler inconcevable l’idée de monter dans un oiseau en métal, ou de regarder une image qui bouge toute seule, ou encore de voter pour son dirigeant.

L’universel, et son pendant hérité des lumières, l’universalisme est une billevesée.

Mais alors, me direz-vous, pourquoi diable suis-je en mesure de me mettre à la place d’une Geisha et d’éprouver dans ses mémoires ce qu’elle a pu vivre ? Et si l’universalité de la condition humaine est erronée, cela veut-il dire qu’il y a des hommes meilleurs que d’autres ?

La fin de l’universalité ne nous dispense pas de penser. Au contraire, elle nous intime l’ordre d’aller au delà de nos facilitées.

Il existe une, et une seule réelle expérience commune dans l’espace et le temps, et c’est celle de l’empathie. Pas même l’amour ne survis à une analyse critique de l’histoire de l’humanité. Ce qui rend l’humanité si belle, c’est l’empathie, cette incroyable capacité que l’on possède de ressentir ce que l’autre ressent, indépendamment de sa différence. L’empathie a fait le lit des sociétés humaines, et donc de toute notre histoire en tant qu’homo sapiens.

Mais l’empathie, comme toutes nos facultés, a varié dans le temps, et peu encore le faire. Nous ne sommes pas égaux. Certains pleureront pour des enfants Somaliens affamée, d’autres ne donneront même pas aux restaurants du cœur pour le quartier voisin.

Encore une fois, l’universalité ici est toute relative. Comme toute approximation, ce modèle-là a eu son utilité. Mais il est à bout de souffle, et aujourd’hui toute action menée sur le thème d’une expérience universelle est voué à l’échec. Cela vaut pour l’idée de la démocratie comme pour le prosélytisme religieux.

Il n’y aura pas de règles communes, pas de cinquième empire mondial, pas de sauveurs qui ralliera à lui toute l’humanité. Nous faisons face à la seule alternative crédible : la mesure et le sens critique. Il est temps d’admettre que nul jamais ne trouvera le fondement de la condition humaine, pour la simple et bonne raison que la condition humaine en tant que concept n’existe pas.

Nous devons faire face seul au monde. Et c’est parce que nous sommes tous seuls, que nous sommes tous uni.

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