Mon mari et mes deux enfants pensent que mes parents sont décédés.

Ils ne le sont pas.

Ils ne le sont pas encore. Je crois.

Avec le temps, on apprend à se défaire des appréhensions. On apprend à ne plus sursauter quand le téléphone sonne. On apprend à oublier les mots, les parfums, les lumières qui écorchent la mémoire douloureuse. La marée du temps dépolit les galets, et recouvre les souvenirs de sable et de coquillages. La plage n’a pas de mémoire, alors comme elle, j’oublie.

Mon mari s’est arrangé de mon mensonge. Je n’ai jamais su s’il m’avait cru ou s’il gardait juste le silence par amour, par lâcheté ou par praticité. En m’épousant, il m’avait dit « On n’épouse pas une femme pour sa famille. Qui tu as été, je m’en moque. Ce n’est pas ton passé que j’embrasse, c’est à notre futur que je passe une alliance. »

Je suis devenue Madame Sageau Charron. Et j’ai quitté mon nom de famille, Mademoiselle Slowinski, comme le serpent se défait des oripeaux de sa mue.

Les enfants quant à eux s’arrangent plutôt bien de cette absence de racines. Après tout, ils ont pour grands parents ceux de mon époux. Et depuis Sainte Agathe Des Monts, la France parait si loin. Je les regarde grandir, le cœur heureux mais anxieux de cette histoire que je leur cache. Le silence pourrait bien être de moi l’héritage le plus précieux.

Un long moment, j’ai eu peur. Peur que le passé ne me rattrape. Peur que resurgissent les démons. Peur que le poids du secret n’affaisse prématurément mes épaules. Peur que la vie ne brise ma détermination. Peur que la fuite ait été inutile, qu’un invisible lien maudit me rattache, aussi solide que celui qu’Ariane avait tissé pour Thésée.

Mais le Minotaure n’a jamais sonné à ma porte. Et le poids des secrets est en vérité si léger.

Ce n’est pas des autres qu’il faut se méfier. Mes parents opiniâtres ne m’ont jamais retrouvé. Ce n’est pas ce sang la qui la nuit me tourmente.

Non, ce qui parfois hante mes cauchemars, ce n’est pas la crainte d’avoir à affronter mes parents. Ce qui me hante, c’est cette idée que jamais ils ne m’ont quittée. Dans le sang qui coule entre mes veines, ils sont là. Si mentir m’est si facile, c’est parce que je suis bien leur fille.

De cette part d’ombre, le sang de Lilith, mes enfants aussi ont hérité. Je sais que l’on ne se défait pas facilement de la marque.

Et j’ai peur du jour où en eux je découvrirai la contamination. J’ai peur un jour de leur faire ce que mes parents m’ont fait…

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