Mise en garde : il est fort probable que les raisons pour lesquelles vous lisiez cet article ne soient pas celles qui m’aient conduit à l’écrire. Vos attentes risquent d’être déçues. Mais ne partez pas tout de suite. Car Il est fort probable qu’à la fin de cette lecture, vous ayez appris un secret ou deux.

Et peut-être aussi, quelque chose de vous-même.

Toutes les histoires ne naissent pas égales. Certaines ont plus de pouvoirs que d’autres. Prenons celle-ci par exemple:

Le chevalier traversa le royaume pour terrasser le dragon.

Si cette histoire de facture classique est riche en symboles (le chevalier, le royaume, le dragon), elle échoue pourtant à nous intriguer. C’est que les dragons ont la fâcheuse habitude de se faire pourfendre par des chevaliers. A cela, rien de surprenant. Et puis, même si le registre des contes évoque l’enfance, un temps où le monde était plus jeune et plus merveilleux qu’il ne l’est à nos yeux aujourd’hui, cette nostalgie peine à retenir notre attention plus de quelques secondes. Car cette histoire, aussi riche soit elle, ne comporte pas d’enjeux.

Prenons en une autre, une mieux construite :

Le dernier homme sur la terre s´était attablé seul quand soudain il entendit frapper à la porte.

Voilà, déjà se lève en vous un regain d’intérêt. Vous sentez poindre les questions, la cause de l’apocalypse par exemple. Encore que là, en fait, peu importe. L’apocalypse n’est qu’un prétexte. Car ce qui fait toute l’horreur, c’est de savoir ce qui se cache au-delà de la porte. Et cela, l’histoire ne le dit pas. C’est de vous que jailli ou l’espoir – l’homme n’était pas le dernier – ou le monstre – l’homme aussi doit mourir.

Mais ce monstre-là est artificiel. L’apocalypse n’a pas encore eu lieu. Il y a des histoires d’horreurs bien plus efficaces. Prenons celle qui vous a conduit ici:

A vendre, chaussons pour bébé, jamais utilisés.

Voilà une petite annonce, banale en apparence, identique à celles que l’on aurait pu lire dans un journal local ou sur internet. Pourtant voilà que cette histoire, qui ne révèle absolument rien, pourtant nous interroge. Quel bébé ? Pourquoi vendre ses chaussons ? Qu’est-il arrivé ? Quel drame se cache derrière ses prémisses ? Cet incipit, simple en apparence, a pourtant fait naître en vous une foule d’émotions diverses. Il y a même de fortes chances pour que votre présence ici soit le seul fait de cette unique phrase.

Sept mots. A ceux qui d’entre vous se sentent floué, veuillez accepter mes plus plates excuses. Mais ne partez pas, car du prestige du conteur vous apprendrez quelque chose de vous.

Dans mon industrie, le spectacle, on dit souvent « Show, don´t tell », montrer plutôt que dire. Cette école de pensée, visuelle, s’applique au cinéma comme au théâtre ou aux jeux vidéo. Et en écriture aussi, quelque part.

Car écrire, c’est nommer des choses. Chaque mot est un signifiant, et en dit long, sans avoir l’air de le faire. Si j’écris « Je suis triste que mon père soit mort », c’est bien, c’est possible. Mais ce faisant, je ne fais qu’énoncer un fait. Si j’écris « Je lui pris la main droite, comme il a tant de fois pris la mienne, et la déposa sur ma joue, comme pour mieux rechercher le souvenir de sa chaleur », c’est déjà mieux.

Donc montrer plutôt que dire. Mais ce n’est pas tout à fait juste. En vérité, ce que je ne montre pas à autant, sinon plus d’importance. Et en particulier en écriture.

En écriture, ce que je ne montre pas, c’est vous allez le construire. Et ce que vous allez en construire, c’est vous-même que cela va révéler. Cette annonce, je ne vous en donnerai pas le secret. Pour la bonne et simple raison que vous et vous seul avez connaissance des raisons qui ont suscité en vous l’émotion.

C’est là tout le prestige, le secret de la prestidigitation du conteur, que cet art de vous mettre en scène sans même que vous en ayez conscience.

Peut-être que cette annonce vous a rappelé un proche, ou encore éveillé votre empathie. Peut-être êtes-vous parents et à même de prendre en vous la mesure de ce qui vous effraie. Peut-être êtes-vous à la recherche d’une sordide histoire qui par comparaison donnera à votre vie un air moins lugubre.

En vérité, vous seul, avez la réponse.

Mais à l’avenir, ayez conscience que de même que cette petite histoire vous a amené à me lire, d’autres font de même pour vous manipuler. Il y a l’art de raconter des histoires pour mettre en scène des personnages de façon efficace, et il y a l’art d’utiliser des histoires pour faire de vous les protagonistes d’une intrigue dont vous n’avez pas conscience.

Car raconter des histoires, c’est de notre héritage moderne le dernier bastion magique, le dernier endroit ou se cache le pouvoir. Et ceux qui le font bien sont des sorciers.

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