« Quel est de toi la part qui sait ce qu’elle veut de celle qui, bouffi d’orgueil, enrage d’avoir été rejeté? Tu le dis si bien toi-même, qu’as-tu donc à m’apporter? Si tu n’as rien à m’offrir, que comptes-tu me prendre? »

Elle se tût soudain, non pas à court de choses à dire, mais plutôt comme si les mots eux-mêmes ne pouvaient suffire à exprimer sa colère. Elle était en colère, tant et si bien qu’elle aurait aussi bien pu en être l’incarnation. Elle était la vague sur le point de m’engouffrer, le précipice qui sous mes pieds s’ouvre, la flamme brulante qui consume l’imprudent qui s’en approche.

La chute en moi, pourtant, se faisait en silence. Je ne pouvais qu’observer la lente destruction s’opérer en moi. Cet objet désiré qui non seulement me dépasse mais, se retournant à son passage, me broie sans aucun espoir de rémission.

Elle était monstrueusement belle. Ce n’était d’ailleurs pas tant physique. Partout où elle allait, c’était comme si soudain une apparition venait de survenir. Qu’elle prenne la parole et elle trouvait les mots pour faire accomplir des autres le moindre de ses souhaits. Qu’elle observe quelque chose, et sa nature changeait subrepticement au contact de son regard.

Comment raconter ? C’était comme si en sa présence la nature elle-même modifiait ses propres lois pour s’aligner à ses désirs. En un autre temps, une autre époque, elle aurait fini sur un bucher, offrande offerte à un Dieu vengeur qui ne souffre pas de concurrence.

Mais moi, des femmes comme elle, je n’en avais jamais rencontré auparavant. Elle m’avait foudroyé, renversé, comme si soudain j’avais enfin rencontré la seule personne à même de me comprendre. A sa chaleur, la vie même semblait plus douce. Ce qui restait invisible prenait corps et, mieux, faisait sens de ce qui était incompris. Elle entendait ce que d’autres ne peuvent. Et elle pouvait lire en moi.

Elle devint mon obsession. Elle me remarqua à peine.

A l’alchimiste le monde a peu de secrets. Ou pour être plus juste encore, le mystère pour l’alchimiste n’est pas un secret. Elle était déjà loin dans son œuvre au noir. Elle observait le monde avec le détachement de celui qui observe une fourmilière. Pour elle, le monde, le vrai, prenait place ailleurs.

Mais moi, je n’étais à ses yeux qu’une fourmi, à peine plus perspicace que les autres peut-être. Et elle balayait mes requêtes du plat de la main, comme on écarterait un jeune chiot trop pressant et qui ne comprend pas encore sa place.

Et je lui en voulais. Oh, ce diamant de noirceur dépoli à l’amer acide de ma solitude. Elle, qui avait tout. Moi, qui n’avais rien. D’orgueil, je me pensais à sa hauteur. Jaloux, je la trouvais hautaine.

« Quel est de toi la part qui sait ce qu’elle veut de celle qui, bouffi d’orgueil, enrage d’avoir été rejeté? Tu le dis si bien toi-même, qu’as-tu donc à m’apporter? Si tu n’as rien à m’offrir, que comptes-tu me prendre? »

C’est à ces mots là que je compris. Car ce n’est pas d’elle dont il s’agit, mais de moi-même. Ce que je cherche en elle, elle ne peut me l’offrir. Combien même serait-elle mienne que déjà en moi se creuserai le gouffre à nouveau. Elle, aussi grande soit elle, ne saurai combler ce qui me manque.

Ce gouffre, cette mer d’amertume dans laquelle tant de personnes se sont aveuglement abimés, elle le voyait aussi clairement que le jour. Elle me regarde, sur la plage, lui faire signe. Je n’entends pas sa voix, mais elle me répond, et désigne l’étendue d’eau qui nous sépare.

Je lui hurle « Cet océan n’est rien si tu m’aime. Pour toi, qui marche sur l’eau, la traverser n’est que jeu d’enfant ! »
Elle sourit et me répond « Si tu requiers cette épreuve de ceux qui t’aime, c’est que tu ne sais pas ce qu’aimer signifie. »

Et je pleure, ajoutant à l’eau le sel de mes larmes « Je suis un monstre, mais même moi j’ai besoin que l’on m’aime. »
Elle sourit « Les monstres, les vrais, n’ont pas besoin d’amour. Toi, tu n’es qu’un homme perdu sur les flots de ta propre mer. Et tant que tu seras perdu à toi-même, à moi comme aux miens, tu seras perdu de même. »

Elle fait demi-tour, remonte la plage. Je l’observe au loin rejoindre les siens, rejoindre la souffle de vie qui me fait tant défaut. J’aimerai tant avec eux marcher dans la lumière. Mais elle n’est pas le chemin qui me mènera là-bas.

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