Voici l’enfant. Il tient en main une magnifique montre gousset, dont une simple double pression sur le bouton poussoir révèle l’ouvrage. L’enfant observe le mouvement des rouages sous la force du minuscule balancier. Il en mesure le calibre, détaille chaque cran, fasciné par ce qui échappe à son entendement.

Cet enfant, c’est vous, c’est moi, et cette mécanique, c’est la vôtre, l’automate qui vous met en mouvement.

Fondamentalement, nous sommes conçus pour tisser des liens. Nous sommes faits de métaphores et d’assonances. Mais cette opération, cette épiphanie, ne se produit pas chez chacun de nous à la même vitesse. Nous ne sommes égaux que sur le papier.

Moi, il me faut du temps. Si bien que le quotidien, comme la pauvreté, devient obstacle à cet acte de construction, même si une part se fait à l’ombre, loin en nous, et à notre insu. La mécanique qui assemble jamais ne s’arrête. Nous sommes à l’antithèse de l’entropie.

La vie quotidienne est une nécessité à laquelle nul ne peut échapper. Elle fait partie intégrante de notre condition. Mais l’erreur serait de réduire nos vies à cette dernière. Ce qui fait de nous des humains, c’est précisément le désir de la dépasser

Dépasser sa condition est le seul orgueil que je pardonne facilement, chez les autres comme en moi-même, et même l’échec me parait plus doux que le renoncement. Les remords, plutôt que les regrets.

Mais même les remords ont un prix. J’ai sur les épaules largement de quoi payer pour la richesse de ma vie. En soi, la psychostasie, l’image antédiluvienne du jugement à l’heure de la mort est à l’image même de la condition humaine. Vivre, c’est contracter une dette que l’on finit nécessairement par payer.

Du précipice au gouffre, de la naissance à la mort, nous tissons donc des liens. Entre les mots, les concepts, les images, les autres. Ces liens forment comme une toile, un enchevêtrement labyrinthique qui occupe l’espace en nous. Et parfois, ils forment des nœuds qui s’emmêlent et finissent par devenir indémêlables.

Il y a les liens en nous, il y a ceux à l’extérieur. Un réseau invisible, un territoire caché dont l’apprentissage de la carte constitue le gros de notre activité. Et en découvrir les recoins, les mettre au jour, voici la tâche qui incombe à ceux qui écrivent. Ecrire, c’est cartographier l’invisible.

Ecrire chaque jour, et peu importe le sujet, il faut écrire. Car à que phrase qui s’enchaine, c’est autant d’assurance qui s’engrange. Chaque métaphore n’est que le brouillon de la suivante. Aiguisé comme une lame, la pointe s’enfonce et marque l’esprit de son effet.

C’est pour cela que l’écriture me désespère parfois. Car à celui qui sait produire un effet incombe une lourde responsabilité. Il peut se laisser à la vanité du jeu, la gloire éphémère, un monceau de platitude. Se laisser aller à la facilité. Ou alors il peut mettre à profit cet effet pour agir sur le monde, au travers ce qui restera de son témoignage.

Ce qui restera de mes écrits ? Assurément rien de moi. L’œuvre n’est pas son auteur. Mais au moins l’auteur a su faire usage du temps qui lui était imparti. Le temps. Nous voilà revenu à la condition humaine. Le temps manque, fait défaut, s’enfuit, se perd. Il est précieux, et pourtant uniformément réparti.

Le temps, cet éternel bouc émissaire de nos renoncements. Ce n’est pas le temps qui se tient entre moi et ce que j’ai à faire, mais moi-même. C’est notre ombre qui nous retient au sol, et rien d’autres.

L’enfant lui, observe la montre sans en comprendre, ni même en imaginer sa nature implacable et irrémédiable. Ce que mesure la montre n’existe pas pour lui. Et à mesure que le temps passe, c’est à son ombre qui s’allonge, que l’enfant mesure son passage.

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