Il n’y a pas si longtemps que cela, j’écrivais « De l’innocence à l’injustice, un gouffre. D’une injustice à la suivante, un pas. » Qu’il est facile de se fourvoyer une fois la coupe bu jusqu’à la lie ! Quand ne subsiste plus rien qui ne tienne debout, à quoi bon préserver une ruine plutôt qu’une autre ?

Des ruines du siècle précédent, avons-nous fait amende honorable ? Nous qui nous sommes si vite empressé à décider que l’histoire avait une fin, et que cette fin, c’était hier.

Contrairement à ce que l’on aurait pu croire, ce n’est pourtant pas le nihilisme qui s’empare de nous. Nous ne hurlons pas « puisque rien n’a de valeurs, nous pouvons tout faire ». Au contraire. Le cri qui transperce de part en part notre époque, ce serait plutôt « puisque tout se vaut, je ne sais plus quoi faire ».

Et de là, se livrer pieds et poings liés aux idéologies « prêtes à penser », aux marchands de réconfort qui sentent bon la nostalgie sépia, ou à un individualisme sans frein et qui ne conduit qu’a l’aliénation…

Qu’il est loin pourtant l’époque des illusions de masses, l’époque ou des prestidigitateurs de la rhétorique pouvant enflammer une foule et embraser un pays entier dans une fièvre jaune. Et qu’elles me semblent dérisoires les fièvres d’aujourd’hui.

Nous ne sommes plus au cœur des ténèbres, mais à la périphérie de l’ombre.

Une lumineuse pénombre, diffuse, et qui ne laisse à voir que de vagues silhouettes sombres. Aucune arrête pour y agripper la vue, aucune ligne que ne soit droite et indiscutable, aucune forme qui ne puisse se circonscrire à un périmètre défini.

Alors parfois, je me dis, j’écris comme l’on peint, dans le fol espoir de saisir avec des mots ce qui déjà s’échappe dans le lointain. Je me dis que ce n’est pas de moi dont il s’agit, que je ne trace pas mon propre portrait, mais le vôtre.

Et à d’autres moments, j’ai le sentiment que c’est moi-même que je cherche à circonscrire, comme si il s’agissait de dire « voilà, ici et aujourd’hui, je suis… » Mais je n’ai pas encore eu le temps de finir mes phrases que déjà je ne suis plus celui que j’ai écrit, que déjà en moi, les choses ont changées.

L’écriture transforme l’écrivain, parce qu’en écrivant on nomme. Et nommer, c’est fixer les silhouettes sombres qui nous hantent. Un nom, c’est une silhouette enfin circonscrite, et à la circonférence enfin nous pouvons nous en saisir. Donner un nom à de tout temps été le pouvoir le plus puissant du langage. Et même en ces temps désenchantés, nommer reste un pouvoir mystique.

Et de sourire en mon fort intérieur au réconfort que j’éprouve à pratiquer la magie. Tant qu’en moi survivra l’enfant, le monde restera enchanté.

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